27 mai 2021, le discours historique du président Macron au Rwanda met fin à 27 années de déni sur ce désastre français, et aux thèses putrides des négationnistes

27 années de déni ont été mises à terre le 27 mai 2021

Dans un discours historique prononcé au mémorial de Gisozi à Kigali, le président Emmanuel Macron a reconnu officiellement la responsabilité « accablante » de la France et demandé, avec subtilité, pardon au peuple rwandais.

Soulagement et émotion devant ce geste politique qui rétablit la vérité en affrontant la réalité, et rétablit « en même temps » la dignité de la France, compromise par une poignée de décideurs parisiens autour de François Mitterrand pour avoir soutenu les génocidaires du Rwanda, dans une géopolitique hallucinée au détriment de toute humanité.

Certes, les Français n’ont pas participé au génocide – ce dont nous n’avions jamais douté –, mais en apportant leur soutien aux extrémistes hutu qui mettaient en place une « solution finale » contre les Tutsi, ils se transformaient de fait en collabos de ces nazis du Rwanda. J’en étais.

Cette politique délirante de l’Elysée consistant à fermer les yeux sur le dernier génocide du XX° siècle pour continuer à soutenir « ses alliés » nous a alors placés dans une situation de complicité au sens juridique du terme. Nous n’avons pas génocidé, nous avons « juste » apporté un soutien appuyé et renouvelé aux génocidaires. 

Insoutenable, inacceptable, indigne.

Un engagement hors de contrôle 

De 1990 à 1994, nous nous sommes battus aux côtés de ceux qui préparaient le génocide. Nous les avons aidés à multiplier par sept leur armée qui allait devenir le fer de lance de cette monstruosité. Nous les avons même aidés à constituer des « milices d’auto-défense » qui seront les escadrons de la mort de leur épouvantable programme.  

Puis nous avons foulé aux pieds les accords de paix d’Arusha, en maintenant des « coopérants » militaires au Rwanda et surtout en livrant massivement des armes quand il aurait fallu au contraire réduire la tension militaire.

Au mieux, nous avons fermé les yeux quand une équipe de mercenaires est venue préparer l’attentat contre le président Habyarimana à partir du camp de Kanombe qu’occupaient les « unités d’élite », garde présidentielle et bataillon para-commando que nous « instruisions ». Au pire…, nous le saurons bien un jour.

Nous avons volé les boîtes noires de l’avion sur les lieux du crash pour perturber (longuement) l’enquête et avons diffusé de fausses preuves fournies par leur Himmler, le colonel Bagosora.

Nous n’avons pas levé le petit doigt quand ces extrémistes, fort bien organisés, assassinaient la Première ministre ainsi que tous les responsables hutu modérés qui auraient pu s’opposer au coup d’Etat de ces nazis du Rwanda.

Nous avons accueilli ces derniers dans l’ambassade de France à Kigali pour qu’ils constituent un « gouvernement intérimaire » qui sera le gouvernement des génocidaires, à l’encontre même de ces accords d’Arusha, qu’on qualifiait de « Munich » à l’Elysée…

Nos camarades belges étaient massacrés, mais nous regardions ailleurs, trop occupés à organiser l’évacuation des ressortissants étrangers et des familles des nazis, dont Agathe Habyarimana, la veuve du président qui a joué un rôle clef dans l’organisation de ce génocide aussi sophistiqué que meurtrier.

Et lorsque nos avions ont atterri le lendemain à Kigali, ils ont débarqué encore des armes et des munitions pour ces hordes nazis. Tout le monde n’est pas reparti, des équipes spéciales sont restées sur place, plusieurs dizaines de soldats d’élite pour une mission qui est encore soigneusement cachée et peut nous laisser craindre le pire.

En plein génocide, l’Elysée a officiellement reçu une délégation de ces nazis, conduite par leur Goebbels et nous avons continué à leur livrer des armes et les assurer de notre soutien.

Nous avons commémoré en juin les 50 ans d’Oradour-sur-Glane avec un formidable « plus jamais ça ! » du président Mitterrand, tandis que nos alliés répétaient 15 fois par jour ces massacres, 10 000 morts par jour pendant 100 jours, qui n’ont pas modifié d’un iota la politique de soutien de Paris.

Au 75° jour des massacres, tandis que nos brillants alliés perdaient pieds face aux soldats du FPR de Paul Kagamé, nous avons déclenché l’opération Turquoise, sous « mandat humanitaire de l’ONU », pour envoyer les meilleures unités de combat de l’armée française se battre contre… les ennemis des génocidaires, les soldats de Kagamé que nous ne cessions de désigner comme notre ennemi.

La déchirure

Et lorsque nos soldats ont croisé les survivants tutsis des collines de Bisesero, qu’ils leur avaient été présentés comme des espions du FPR par un commandement aveuglé par ses directives, ils ont reçu l’ordre de les laisser choir à nos alliés qui les massacraient, parce que la mission fixée par l’Elysée était claire, stopper le FPR et empêcher que les forces gouvernementales ne soient balayées, alors qu’elles étaient déjà tellement occupées à massacrer les Tutsi.

Trois jours plus tard, mes camarades des forces spéciales ont désobéi, sans le dire, pour porter enfin secours aux rescapés de Bisesero, et ils furent blâmés ensuite, comme s’ils avaient commis une faute d’avoir fait preuve d’humanité, plus que de discipline dans une mission qui n’aurait jamais dû leur être imposée.

L’unité de Légion étrangère dans laquelle j’étais intégré a alors reçu l’ordre de faire la guerre au FPR, pour empêcher les soldats de Kagamé d’avancer, et de balayer les génocidaires.

Heureusement, avec le drame de Bisesero, la présidence de la République s’est sentie interdite de prendre l’offensive pour remettre au pouvoir ses alliés nazis, leurs massacres étaient déjà par trop connus et cette option était devenue indéfendable, même par un Hubert Védrine, l’amoureux de cette géopolitique du palais de l’Elysée où le président agonisait.

L’opération Turquoise a sauvé les génocidaires

Alors l’armée française a créé, sur ordre, une « zone humanitaire sûre » qui a sauvé l’armée des génocidaires. Nous avons même été obligés de mener des raids à l’intérieur de cette zone, que nous « protégions », pour sauver quelques rescapés Tutsi de la volonté exterminatrice des SS qui s’y étaient installés en toute liberté, avec leurs armements et leur radio bien sûr.

Nous aurions pu nous arrêter là, dans ce désastre, mais nous avons été obligés de boire la coupe jusqu’à la lie. Les organisateurs du génocide se sont présentés à Cyangugu où se trouvait un groupement militaire français, celui dont je faisais partie. Son commandant fut obligé d’escorter les responsables du génocide jusqu’à la frontière du Zaïre, devenu Congo, alors qu’il avait réclamé de les arrêter. Nos soldats les ont escortés pour qu’ils puissent se réinstaller avec leur clique meurtrière dans des « camps de réfugiés », de l’autre côté de la frontière.

Ces criminels ne sont pas partis seuls, ils avaient pu en effet conserver leur média de la haine, la radio des Mille collines qui diffusait leurs ordres odieux et que nous n’avons même pas eu l’autorisation de neutraliser. Grâce à celle-ci en particulier, les chefs nazis ont déclenché l’exode forcé de la population hutu, encore stupéfaite de la violence qui s’était emparée d’elle, pour partir au Zaïre et continuer leur œuvre de damnés.

Nous avons assisté en bons samaritains à ce flot inhumain que des épidémies et le manque de tout allaient décimer par dizaine de milliers dans cette dernière fuite en avant. Nous avons même dû leur apporter une « assistance humanitaire », à ceux qui, pour l’essentiel, avaient perpétré le génocide contre les Tutsi et qui n’allaient pas s’arrêter là. Nous avons soigné la population qui venait de commettre le dernier génocide du XX° siècle, et nous nous sommes accrochés en parallèle aux quelques rescapés tutsi que nous avions pu épargner, pour sauver nos âmes qui commençaient elles aussi à errer dans la nuit…

Mais pour continuer leur « résistance », car c’est ainsi qu’ils nommaient la destruction des Tutsi, nous leurs avons à nouveau livré des armes, dans ces camps de réfugiés, et nous leur avons même proposé nos conseils pour reconstituer leurs forces et élaborer une nouvelle stratégie.

Ce qu’ils ont fait, des combats qui durent aujourd’hui encore dans l’Est du Congo, à l’origine sans doute de près de 300 000 morts, dix fois plus de vies massacrées que celles « sauvées » par l’opération Turquoise, cette opération qui a de fait sauvé les génocidaires.

Une politique catastrophique qui a permis le dernier génocide du XX° siècle au lieu de l’empêcher, une action sur le terrain qui a provoqué une déchirure toujours présente chez mes compagnons d’armes, contraints à s’enfermer dans le silence et le déni, pour ne pas mettre en cause la responsabilité accablante d’un pouvoir qui a failli.

Le temps du déni jusqu’au négationnisme

Des voix se sont élevées en France, du grand reporter Patrick de Saint-Exupéry à la journaliste Maria Malagardis, des historiens Jean-Pierre Chrétien à Stéphane Audoin-Rouzeau, de l’ancien Premier ministre Michel Rocard à Nicolas Sarkozy, en passant par Bernard Kouchner et Patrick Devedjian, pour réclamer des explications.

Mais la vérité était indéfendable et inacceptable, alors les responsables de l’époque et leurs fidèles bien dressés ont inventé des thèses aussi perverses que malhonnêtes pour atténuer leurs responsabilités et enterrer ce désastre français, comme le pire de l’Union soviétique avait pu tenter de le faire avec Tchernobyl…

A la tête d’entre eux, depuis 27 ans, Hubert Védrine tire les fils et oriente les actions : n’y aurait-il pas eu un deuxième génocide, commis par les Tutsi, qui contrebalancerait l’horreur de celui qu’ils avaient subi ? Le président Kagamé n’aurait-il pas organisé lui-même l’assassinat du président Habyarimana pour déclencher le génocide et décrédibiliser ceux que l’Elysée soutenait ? Des Tutsi n’auraient-ils pas infiltré ces milices qui démembraient les leurs pour les transformer justement en bourreaux ?

Le négationnisme, ce n’est en effet pas seulement nier le génocide contre les Tutsi, c’est aussi chercher à atténuer la responsabilité de ceux qui l’ont commis ou pire encore, de transformer les bourreaux en victimes.

Ces « pauvres génocidaires », qui bénéficiaient ainsi du soutien moral des anciens de l’Elysée, n’ont toujours pas compris l’énormité de leurs crimes. Et d’ailleurs, comme pour le confirmer, ils ont trouvé refuge et assistance en France, certains ont même obtenu le statut de « réfugié politique », pendant que d’autres se voyaient offrir l’asile par une Eglise catholique déboussolée de ne pas avoir résisté, une fois encore, au crime des crimes.

Au soutien apporté aux génocidaires, la politique française consistera pendant 27 années à camoufler la réalité, à harceler le pouvoir rwandais qui seul avait mis fin au génocide, à boucler les archives d’une opération soi-disant humanitaire et à diffuser des « vérités alternatives » sous la direction de quelques décideurs politiques qui nous ont déshonorés. De l’enquête télécommandée du juge Bruguière aux publications délirantes de Pierre Péan, la liste des coups bas semble sans fin, animée d’une volonté renouvelée d’échapper à toute responsabilité.

En 2020, alors que nous commémorions les 26 ans du génocide contre les Tutsi, ces hommes (car ce sont essentiellement des hommes) organisaient même au Sénat un colloque pour promouvoir la politique qu’ils avaient menée au Rwanda, tandis que l’armée française dépensait de son précieux budget pour « valoriser » l’opération Turquoise, une intervention militaire qui lui avait été imposée en dépit de l’honneur de ses soldats.

Et c’est cette dignité que notre plus jeune président, Emmanuel Macron, a rétabli dans son discours de Kigali le 27 mai 2021, après 27 années de mensonges et de déni dignes de Tchernobyl.

La dignité rétablie 

Avec solennité, avec des mots choisis, avec une humilité à laquelle il ne nous avait pas habitués, le président Macron a rétabli l’équilibre des valeurs qui honorent notre nation et notre société, la capacité à affronter la réalité, l’intelligence d’apprendre de ses échecs et la force de reconnaître ses erreurs.

Pour les militaires français, qui se sont vus imposer une politique délirante amenant à collaborer, qui se sont vus imposer un silence mortifère et le déshonneur d’assumer de tels mensonges, c’est une page sordide de notre politique qui est enfin tournée. Car l’honneur d’un soldat réside dans son humanité bien plus que dans sa discipline, et c’est pour cela que mon cœur s’est senti soulagé en écoutant ce jeune président nous libérer de la honte d’avoir collaboré.

[Ce texte a été publié par Le Monde daté du 2 juin 2021 avec le titre

Rwanda : « Une page sordide est enfin tournée pour les militaires français qui se sont vu imposer le déshonneur d’assumer de tels mensonges »]

2 commentaires sur “27 mai 2021, le discours historique du président Macron au Rwanda met fin à 27 années de déni sur ce désastre français, et aux thèses putrides des négationnistes

  1. Votre parole d’esprit libre n’est donc plus étouffée.
    Votre tribune dans le Monde a certainement des chances de laisser sans voix les gardiens du temple mitterandiens…
    Mais il reste encore à traduire en justice les génocidaires réfugiés sur notre sol ( ou les extrader, mais il n’y a pas d’accord avec le Rwanda a ce sujet).

    Merci encore pour cette tribune et votre combat

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