Lorsque les extrémistes hutus ont fait assassiner le président du Rwanda, les Français ont-ils seulement fermé les yeux ?

L’assassinat du président Habyarimana, le 6 avril 1994, fut la première étape de la prise du pouvoir par les extrémistes hutus et le signal déclencheur du génocide contre les Tutsi.

Bien que connue depuis 2012 grâce à une expertise judiciaire française, l’origine du tir fait encore l’objet d’une controverse alimentée par ceux qui ne veulent pas assumer leur responsabilité, alors que les seuls doutes qui persistent aujourd’hui portent sur le rôle de la France, commandité par l’Elysée :
Témoin passif, sponsor ou co-organisateur de la destruction de l’avion du président rwandais, que tous ses soutiens – de sa femme Agathe Kanziga jusqu’à l’Elysée, en passant par l’ambassade de France et le ministère de la Défense – considèrent comme un faible qui doit passer la main ?

L’avion du président a été abattu à partir du camp de la garde présidentielle

L’expertise balistique commanditée par les juges français Poux et Trévidic a démontré, en 2012, l’origine du tir et la qualité des tireurs qui ont abattu l’avion du président : ce sont des soldats professionnels, parfaitement entraînés au maniement du SAM16, qui ont effectué ce tir double de nuit à partir du camp militaire de Kanombe.

En effet, contrairement à une idée aussi fausse que répandue, un tel tir est sophistiqué et relève d’un haut niveau d’entraînement qui n’était pas à la portée des protagonistes sur le terrain, ni d’un soldat de fortune recruté l’avant-veille par les sbires du capitaine Barril. Pour résumer, tirer de nuit à trois secondes d’intervalle deux missiles SAM16 contre un avion qui est dans la « fenêtre de tir » pendant à peine une minute requiert un entraînement intense, combinant travail en simulateur et tirs réels.

Ce tir nocturne double a été effectué depuis le camp de Kanombe (un camp est une zone plus large que les baraquements), un camp occupé par les unités d’élite de l’armée gouvernementale, garde présidentielle et bataillon para-commando. La marge d’erreur de l’expertise balistique étant de l’ordre de 100 m, il n’y a plus de doute sur ce sujet.

L’attentat ne pouvait donc être organisé qu’avec l’aide de ces unités, sachant qu’elles étaient le fer de lance des extrémistes hutu, qui se sont immédiatement emparés du pouvoir pour conduire leur génocide contre les Tutsi, une « solution finale » qu’ils préparaient depuis des années. Rappelons simplement qu’un de ses principaux architectes, le colonel Bagosora, avait commandé ce camp de Kanombe, qu’il connaissait parfaitement.
Les mercenaires très spécialisés qui ont effectué ce tir, malheureusement avec succès, ont vraisemblablement été exécutés et enterrés sur place, ce qui explique l’absence totale de toute trace tangible depuis l’attentat.

Un comportement de la France des plus équivoques

L’essentiel des questions non résolues à ce jour portent désormais sur le rôle de la France dans cet événement tragique, qui devait servir de détonateur à la politique génocidaire des nazis du Rwanda.

La préparation du tir par des mercenaires n’a pas pu échapper aux services français

Les mercenaires venaient vraisemblablement d’Europe de l’Est (Serbie inclue) dont les unités militaires n’étaient plus guère encadrées et qui seules, – avec Cuba –, avaient le niveau requis pour effectuer ce tir meurtrier. Pour une telle opération, il fallait un tireur et un orienteur par missile plus un coordinateur pour l’ensemble, soit cinq mercenaires au moins qui sont arrivés plusieurs jours auparavant sur le camp, pour étudier les lieux et repérer de jour l’emplacement adapté pour effectuer ce tir de nuit.

Ont-ils pu échapper à la vigilance des services français alors que des « coopérants » occupaient des postes clefs, y compris sur le camp de Kanombe ?

Grégoire de Saint-Quentin était alors le chef des instructeurs français du bataillon para-commando, qui résidaient sur le camp même. Sans compter la vigilance de la DGSE sur les mouvements de missiles portables, dont elle savait mieux que quiconque qu’ils constituaient une arme redoutable pour un attentat. Il est fort probable que la DGSE disposait aussi d’un « contact » direct sur ce camp de Kanombe.

Rappelons qu’il fallait, pour tirer deux missiles, disposer d’au moins quatre exemplaires, leur fiabilité étant limitée. Ces missiles sont transportés dans des « containers logistiques » qui sont beaucoup plus lourds et encombrants que les 15 kg du lanceur seul.

Contrairement aux images véhiculées par les « films d’action », le tireur n’arrive pas avec un sac à dos dont il sort le tube lance-missile à la dernière minute : il lui faut une logistique parfaite, un emplacement soigneusement reconnu et protégé de toute intrusion, et enfin un dispositif d’alerte pour le prévenir de l’entrée de la cible dans la fenêtre de tir, limitée à environ une minute pour ce profil de cible. L’alerteur devait se trouver à l’orthogonale du début de cette fenêtre de tir sur la trajectoire de l’avion, pour donner cette information cruciale de la cible arrivant en portée de tir. Cela pourrait correspondre d’ailleurs à la ferme de Masaka, idéalement située pour surveiller l’arrivée de l’avion du président rwandais.

En résumé, tout cela a généré beaucoup de mouvements et de préparation sur la base de Kanombe, mais les instructeurs français n’auraient rien vu, ni aperçu d’indice alors que ce sont des soldats d’élite toujours aux aguets ?

C’est ici précisément que commence l’interrogation sur le rôle de la France : ces différentes équipes, et notamment les agents de la DGSE ont aperçu quelque chose et l’ont remonté

L’information a ensuite été bloquée, par qui et pourquoi ? Ou alors une partie de ces agents accompagnaient cette opération et ils n’avaient dans ce cas plus rien à observer, juste à protéger le bon déroulement de l’action…

Pourquoi les militaires français ont-ils reçu l’ordre de faire disparaître les boîtes noires ?

Dans les minutes qui ont suivi l’attentat, Grégoire de Saint-Quentin pénètre sur les lieux du crash, à proximité de la résidence du président et sévèrement protégés par la garde présidentielle. Avec ses hommes, ils sont les seuls « étrangers » à avoir pu accéder à la scène de crime, du fait de leurs liens privilégiés avec cette unité. Saint-Quentin quitte les lieux dans la nuit, téléphone de l’ambassade de France et il revient au petit matin sur la même scène pour effectuer une fouille approfondie…

Et les boîtes noires (qui sont en réalité deux boîtes rouges) disparaissent des décombres encore fumants.

La ‘Boite noire’, enregistreur de vol d’un Falcon 50 en juin 1994 au Bourget, France.

En déduire qu’il était chargé de les subtiliser devient une évidence, tandis que la garde présidentielle et les extrémistes du Hutu power avaient autre chose à faire : massacrer au plus vite tous les opposants à leur prise du pouvoir.

Faire disparaître les enregistreurs de vol présente un intérêt essentiel : gêner voire empêcher l’enquête sur l’assassinat. En effet les boîtes noires permettent de reconstituer rapidement la trajectoire de l’avion et sont donc une source cruciale pour déterminer les trajectoires des missiles. De plus, les pilotes avaient aperçu et annoncé le tir des missiles, c’était un équipage chevronné de français, ils ont essayé de manœuvrer pour contrer les SAM16, leur trajectoire devenant alors l’exact miroir de la course des missiles.

Concrètement, si les enquêteurs avaient disposé des boîtes noires, ils n’auraient mis que quelques mois pour déterminer que les tirs venaient du camp de Kanombe, celui des unités d’élites des forces gouvernementales, et plus aucune interprétation alternative n’aurait été possible.

Mais sans les boîtes noires, tout était permis : les enquêteurs n’ont pu en effet reconstituer les trajectoires des missiles que 18 années plus tard, en 2012, grâce à l’opiniâtreté de deux juges français, Poux et Trévidic, qui ont fait leur travail d’investigation avec un sérieux qui compensait la démarche téléguidée de leur prédécesseur, le juge Bruguière.

Durant les 18 années d’incertitude qui ont précédé cette expertise, toutes les interprétations ont largement prospéré, notamment la « thèse du tir par les Tutsi du FPR » pour accuser le président Kagamé d’être rien de moins que l’odieux instigateur du massacre de son peuple. Une manœuvre infâme de retournement qui n’a pu être décidée qu’au niveau de l’Elysée, pour détruire les preuves et inventer une réalité alternative.

Le génocide des Tutsi déclenché par les Tutsi, la thèse conspirationniste développée par l’Elysée

Pouvoir accuser les ennemis des génocidaires d’avoir déclenché leur propre malheur est une politique odieuse de l’entourage de Mitterrand, largement inspirée des raisonnements délirants des génocidaires. La suite « logique » du processus complotiste se trouvait dans l’élaboration de la théorie du « double génocide », les bourreaux se transformant de nouveau en victimes. Le rapport Duclert détaille la manière dont l’Elysée a développé ouvertement cette théorie négationniste, que porte encore aujourd’hui Hubert Védrine, soutien historique aux génocidaires du Rwanda : les Tutsi auraient déclenché le génocide contre eux-mêmes afin de pouvoir massacrer les Hutu, délire récurent de tous les extrémistes qui toujours « attaquent pour se défendre » et « détruisent pour se protéger ».

Le rôle clef de la Direction du renseignement militaire français dans l’intoxication de l’enquête sur l’assassinat du président Habyarimana

Alors que le service officiel de renseignement extérieur de la France, la DGSE, apporte très vite des indications précises et fiables sur l’origine des tirs, qu’ils attribuent aux extrémistes hutu, la Direction du renseignement militaire (DRM) français prend une tout autre direction. Elle intoxique l’enquête avec de fausses informations, qui trouvent leur source… chez ces mêmes extrémistes hutu.

Note DGSE assassinat du président Habyarimana, sept 1994, page 1

La DRM commence tout de suite en affirmant qu’il n’y a pas de boîtes noires sur l’avion, avec un objectif évident d’éviter toute enquête sur leur disparition.

Pourtant le général Rannou (armée de l’air) confirmera par écrit que l’avion du président Habyarimana était bien équipé de ces enregistreurs de vol, alors pourquoi la DRM a-t-elle diffusé de fausses informations à ce sujet ?

Difficile de ne pas établir une connexion avec le fait que l’équipe de Saint-Quentin avait été chargée de les récupérer et qu’il fallait en toute logique camoufler cette opération des plus équivoques.

Mais l’opération d’intoxication la plus incroyable de la DRM est la production d’une photo montrant « un des missiles SAM16 ayant tiré sur l’avion », avec bien sûr un numéro de série permettant fort opportunément de le relier à un stock détenu par l’Ouganda, soutien affiché du FPR de Paul Kagamé.

Magnifique démonstration de la culpabilité de ce dernier, à un détail près : le missile photographié n’a pas encore tiré !

En effet, la photo montre que le missile est encore équipé de sa coiffe de protection de l’auto directeur, qui n’est jamais remontée après le tir d’un missile. 

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

Les experts de l’armée de l’air décèlent très vite cette supercherie que la Mission d’information parlementaire du chef de la Pravda mitterrandienne, Paul Quilès, prendra soin d’étouffer soigneusement.

En effet ce « détail » montre simplement que tout ce montage, défendu par la DRM, n’est qu’une supercherie grossière digne des Irlandais de Vincennes, la lamentable fabrication de pièces à conviction contre d’apprentis terroristes, que des « gendarmes de l’Elysée » étaient trop pressés d’arrêter.

Cette affaire de la fausse preuve concernant le missile ayant tiré contre l’avion du président rwandais est à relier avec le vol des boîtes noires : faire disparaître les éléments objectifs pour pouvoir construire une vérité alternative.

Mais pourquoi la DRM aurait agi ainsi, en pleine contradiction avec les éléments apportés par la DGSE ?

Il n’est pas imaginable que la DRM ait fourni de fausses preuves de son propre fait. Elle n’a pu agir ainsi que sur ordre, pour continuer à camoufler la géopolitique délirante de l’Elysée qui consistait à soutenir les génocidaires du Rwanda. A moins que ce ne soit pire encore, camoufler l’implication de la France dans l’assassinat du président Habyarimana ?

Le rapport Duclert n’a pas pu étudier le rôle particulièrement inquiétant de la Direction du renseignement militaire dans l’assassinat du président Habyarimana. Comment connaître la réalité sans interroger sérieusement l’armée française, alors que l’Elysée pilotait sans laisser d’archives ?

Le jour d’après, le 7 avril 1994, François de Grossouvre, conseiller très personnel du président Mitterrand, se suicidait dans son bureau de l’Elysée. Ses derniers mots prononcés se résumaient ainsi : « Ah les cons, ils n’ont quand même pas fait ça ! ».

4 commentaires sur “Lorsque les extrémistes hutus ont fait assassiner le président du Rwanda, les Français ont-ils seulement fermé les yeux ?

  1. Notre président à demandé le pardon.C’est très bien.
    Mais toute la vérité n’est pas connue.Il faut ouvrir les archives militaires.Nos politiques de tout bord doivent cesser de se couvrir mutuellement.Mais comme chacun possède un « dossier » sur l’autre,l’omerta perdure.

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