« Un casque bleu chez les khmers rouges », le récit d’une initiation

Un casque bleu chez les khmers rouges est le troisième volet d’un triptyque que j’ai écrit en remontant le temps, puisque cet opus se situe dix-huit mois avant la désastreuse intervention pendant le génocide contre les Tutsi, racontée dans Rwanda, la fin du silence et qui s’achève un an plus tard, en 1995, par notre intervention schizophrénique en Bosnie et les massacres de Srebrenica que j’ai retracés dans Vent glacial sur Sarajevo, le récit d’une déchirure.

Ce témoignage sur cette opération au Cambodge initie désormais cette série, en même temps qu’il raconte une initiation. En 1992, j’avais déjà suivi sept années de formation militaire et d’entraînement en unité de combat, mais rien ne pouvait réellement nous préparer à ces situations.

Ce journal d’un casque bleu est aussi l’illustration de la complexité de ces missions de rétablissement de la paix. Cela sonne comme une évidence, mais déclencher une guerre est sans commune mesure avec ses conséquences, en particulier la difficulté de restaurer la paix qui est pourtant notre bien le plus précieux, tellement précieux que nous finissons par l’oublier.

Trois récits publiés aux Belles Lettres dans la collection Mémoires de guerre


La guerre est un abîme

Je suis choqué lorsque j’entends dans notre société des hommes, et parfois malheureusement des femmes, « prôner la guerre », attiser la peur et la haine de l’autre, tenter de nous monter les uns contre « les autres », nous conduisant tout droit à la violence et au conflit armé. Ils sont d’autant plus irresponsables qu’ils seront les premiers à fuir les horreurs de cette violence tout en nous poussant vers ce gouffre, tel ce polémiste faussement désintéressé, Eric Zemmour, qui se complait dans la provocation mais qui s’enfuira au premier combat.

Je ne connais rien de plus dévastateur que la guerre, et cette expérience au Cambodge, dans un pays autrefois reconnu pour sa douceur de vivre, était impressionnante. Il était stupéfiant en effet d’observer les ruines d’une société ravagée par la sauvagerie des hommes.

Les massacres de masse organisés par les khmers rouges au milieu des années 1970 en furent le point d’orgue, sans doute l’épisode le plus meurtrier et le plus connu. Mais il fut précédé par une campagne massive de bombardements aveugles par l’aviation américaine qui déversa plus de bombes sur le Cambodge que tous les bombardements en Europe durant la deuxième guerre mondiale, et cela pour ne pas avoir à envoyer de troupes au sol tandis que les Américains se sentaient déjà piégés dans leur guerre sans issue au Vietnam. Piégés par la guerre…

Bombarder massivement un pays parce qu’il servait de chemin à leurs ennemis avait de quoi rendre folle une population qui n’avait jamais souhaité être embarquée dans ce conflit, où s’affrontaient en réalité des visions politiques irréconciliables entre « Est et Ouest ».


Restaurer la paix est incroyablement difficile

En 1992, lorsque nous avons débarqué pour tenter d’appliquer les accords de pays signés à Paris dans les mois précédents, nous initions une des plus importantes opérations de restauration de la paix conduite par l’ONU. Et toutes les difficultés étaient alors devant nous, à commencer par se déplacer sur ce territoire recouvert de mines, dispersées au cours de vingt années de guerre civile.

Une société ravagée où seules les armes pouvaient encore parler, une civilisation dévastée par la violence de ses propres membres, une vie réduite à la survie et à tous les trafics, pourvu qu’ils permettent de passer la nuit…

C’est dans cet environnement délétère que l’armée du monde, – 45 nations y participaient –, se déployait pour ramener la paix.

Retour de patrouille en jungle avec les parachutistes uruguayens et les carabinieri italiens

Une mission de l’ONU est d’abord caractérisée par sa lourdeur et son coût, l’incohérence de ses propres membres qui cherchent à s’unir temporairement alors que tout les sépare. Sa bureaucratie tient lieu d’organisation et la mission de ses troupes peut vite se réduire à l’occupation, même lorsque l’humanité cherche à renaître.

Cette intervention de l’ONU au Cambodge, que j’ai essayé de décrire avec réalisme et retenue, est aussi une invitation à ne jamais renoncer, à ne pas se laisser arrêter dans cette course sans fin qu’est le rétablissement de la paix.


Une invitation à ne jamais renoncer

C’est sans doute au cours de cette opération que j’ai appris à m’adapter à un contexte auquel rien ne pouvait me préparer.
J’ai appris à survivre et à observer la situation dans cet environnement particulièrement dangereux, m’obligeant à regarder la réalité en face plutôt qu’à appliquer une lecture imposée par un commandement qui, dans cette mission, brillait par son absence.

Comme pour les opérations suivantes, du Rwanda à Sarajevo, j’apprenais que la guerre est menée sur le terrain par les capitaines, qui sont le plus souvent confrontés seuls à des décisions qui vont déterminer la vie ou la mort de ceux qui sont impliqués, comme de la suite des événements.
Point d’état-major en effet pour dire quoi faire quand cela tourne mal, quand les balles sifflent dans la jungle ou lorsqu’il semble impossible de se déplacer sur un territoire intégralement miné et qu’il faut pourtant parcourir…

J’avais repris la devise de de Lattre de Tassigny, « ne pas subir », et j’ai appris pendant ces longs mois en jungle, à la frontière du Laos et de la Thaïlande, à ne pas faiblir, comme un défi à l’ordre des choses avec l’arrogante volonté de le modifier.

La suite, du Rwanda à Sarajevo jusqu’à ma vie actuelle (bien confortable en comparaison), m’a montré que cette expérience, – difficile –, fut déterminante pour conserver une forme de détermination, ne jamais renoncer à ce qui me semblait important.


Une initiation aux génocides

Le Cambodge fut aussi une initiation : les traces et les conséquences du génocide étaient omniprésentes, je ressentais pour la première fois sa réalité odieuse. Ce n’était plus un objet conceptuel que j’avais étudié et qui m’avait effrayé, ce n’était plus seulement cette espérance du « plus jamais ça » qui avait suivi la Shoah. Cette mission de rétablissement de la paix nous obligeait à nous immerger dans ces lieux et cette société qui avaient reproduit une telle horreur.

Le Cambodge allait nous marquer d’une « expérience inoubliable », la destruction d’une peuple, le démantèlement de sa société et la destruction de toute parcelle d’humanité. C’est imprégné de ces références concrètes que je partirai dix-huit mois plus tard au Rwanda, avec une forme de clairvoyance liée à cette expérience.

Je fus pourtant loin d’avoir compris tout de suite qu’un génocide se jouait là sous nos yeux, mais je ressentis parmi les premiers ce profond malaise d’intervenir en quoi que ce soit qui puisse aider ces nazis de l’Afrique des grands lacs, que l’Elysée voulait considérer comme des alliés. Nous n’intervenions pas dans une guerre, nous assistions à un crime contre l’humanité.

Lire aussi : un témoignage sur les limites de la paix onusienne, par Antoine Flandrin, Le Monde


Accepter la réalité pour ne pas perdre son humanité

Au Rwanda, je ferai l’expérience de l’aveuglement tandis que nous serons missionnés, par un pouvoir présidentiel devenu délirant, pour apporter notre aide à ceux qui commettaient le génocide contre les Tutsi.

À Sarajevo, c’est l’impuissance que j’allais apprendre, l’impuissance d’une mission de protection de la capitale qui nous interdisait de nous en prendre aux agresseurs, – « riposter sans tirer » –, parce que les Serbes étaient les « alliés de la France », notre pays dont le président Mitterrand sombrait dans les abysses de la maladie et que son entourage encourageait à continuer quand il aurait dû l’accompagner vers la sortie.

« Ne rien voir et ne rien dire » permet de vivre avec, il installe dans le déni et devient amnésie, persuadant mes compagnons d’armes, rompus au silence, que nous avions bien fait puisque nous l’avions fait.

C’est le sens de mes récits, rappeler à notre mémoire un morceau de réalité pour échapper aux légendes qui nous arrangent et qui nous font mentir, à notre entourage comme à nous-mêmes.

C’est au Cambodge que j’ai appris les qualités essentielles d’un officier et d’un dirigeant, l’intelligence de la situation et la détermination, sa capacité à comprendre la réalité et à dire non, tandis que nous avions été formés à l’obéissance et au besoin de se conformer.

C’est aussi au Cambodge que j’ai compris que l’honneur d’un militaire réside dans son humanité, bien plus que dans sa discipline.


Patrouille en jungle, au Cambodge en 1992, à la frontière du Laos et de la Thaïlande

5 commentaires sur “« Un casque bleu chez les khmers rouges », le récit d’une initiation

  1. L’humanité n’apprend donc rien du passé. Je déteste cette phrase, je ne sais pas d’où elle vient mais la voici : La vie est un éternel recommencement.
    Je vois une lueur d’espoir dans ton article. En espérant que cette lueur s’avère être notre salut…

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