Ukraine : l’attaque des drones iraniens, fantasmes et réalités

Les DRONES sont des aéronefs sans pilote embarqué. Dégagés du poids que représente l’équipage et de tout l’équipement qui lui est nécessaire (de la pressurisation au siège éjectable), les drones ne transportent donc que leur charge utile, pour l’essentiel des capteurs pour voir (nécessitant de nuit un système plus sophistiqué et donc plus lourd) et pour « délivrer » une bombe qui peut aller, selon leur taille, de l’équivalent d’une grenade (500g) jusqu’au missile tiré normalement par un avion (en centaines de kg).

Les plus petits drones sont évidemment très limités en rayon d’action (quelques dizaines de minutes) et en emport (une caméra miniaturisée et éventuellement une grenade allégée). Les plus lourds font la taille d’un avion et disposent d’une autonomie qui n’est plus limitée par la résistance humaine.

Lire aussi : les armements utilisés dans la guerre de Poutine contre l’Ukraine

Les drones iraniens Shahed 136, qui ont servi aux Russes ces dernières semaines pour attaquer des cibles civiles en Ukraine sont des engins rustiques qui pèsent 200 kg, volent à moins de 200 km/h et transportent une charge militaire de 35 kg, soit l’équivalent d’un obus d’artillerie de 155 mm.

Comparé aux 10 tonnes d’un Mirage 2000, ce drone iranien est l’équivalent d’une libellule par rapport à un faucon. Il est donc difficile à détecter à distance, au même titre que vous pouvez observer les évolutions d’un oiseau de proie à plusieurs centaines de mètres, mais le passage d’une libellule à quelques mètres seulement. 


Ces drones sont difficilement détectables « à temps »

Techniquement, on parle de « signature », la signature visuelle d’un drone Shahed est très réduite, sa signature électromagnétique qui permet une détection radar et enfin sa signature thermique (la chaleur détectable) le sont tout autant. 

La plupart des radars actuels sont incapables de les repérer avec une fiabilité suffisante. Et même si ces drones sont très bruyants, « comme une tondeuse à gazon », il faut être à seulement quelques centaines de mètres pour les entendre. 

La première caractéristique de ces drones est d’être difficile à détecter, tandis qu’une fois repérés ils sont assez faciles à détruire parce qu’ils sont fragiles et lents. 

Pour le Shahed iranien, un passage d’un avion de chasse à proximité suffit à le déstabiliser et le faire chuter. Un hélicoptère est assez rapide pour le poursuivre et le tirer avec des armes de bord. A partir du sol, jusqu’à 300 m, de simples fusils d’assaut permettent théoriquement de « l’engager », mais il faut plutôt une mitrailleuse lourde ou un canon mitrailleur pour saturer l’espace autour de la cible et avoir une chance de l’endommager. C’est typiquement la capacité du char allemand Gepard avec ses deux canons à tir rapide 35 mm, dans un rayon de 4 km, ce qui reste limité pour protéger une zone

Char Gepard livré à l’Ukraine par l’Allemagne

Les missiles par contre sont quasiment incapables de poursuivre ces drones, et en particulier les missiles anti-aériens portables qui n’accrochent pas leur signature thermique trop faible, comme le Stinger, le SAM16 ou le Mistral Français qui sont déployés en Ukraine. Ils sont pratiquement inutilisables contre ces drones. 

Tir d’un missile Stinger dans un centre d’entraînement US

Seul le missile Starstrek britannique pourrait théoriquement poursuivre un drone iranien, puisqu’il est guidé sur la ligne de visée du tireur, faut-il encore que les dards puissent toucher une cible aussi faible en dimension. 

Missile « portable » Starstreak

Quant aux systèmes de missiles anti aériens plus puissants de type Nasams, IRIS-T ou Crotale NG par les Français, ils sont incapables d’engager des drones de cette taille parce que leur radar ont trop de difficulté à les détecter, contrairement à ce qu’affirment les industriels qui les vendent. 

Crotale NG tirant un missile

D’autres dispositifs contres les drones sont en développement

Plusieurs pays occidentaux travaillent sur des faisceaux laser à haute énergie abîmant le drone, mais leur utilisation reste expérimentale à ce stade et ne règle pas la question de sa détection. 

Les brouilleurs se sont révélés plutôt décevants puisque ces drones iraniens, notamment, peuvent être programmés et continuer leur route même en l’absence de guidage externe ou de signaux GPS. Leur précision est alors fortement dégradée, mais faire des victimes civiles n’est pas une contrainte pour l’armée russe…

Les Ukrainiens ont développé, avec leur sens inouï de l’adaptation immédiate, un réseau de détection grâce à une appli sur smartphone qui permet à tout utilisateur de signaler le passage d’un drone. Bien coordonné, ce dispositif peut créer un réseau de capteurs efficace et améliore la possibilité d’intercepter un drone Shahed sur sa course reconstituée. 

Lire aussi : L’Ukraine lance une application Android pour traquer et détruire les drones kamikazes (Emmanuel Grynszpan, Le Monde)

Par ailleurs, des drones peuvent aussi être utilisés pour chasser ces drones, à condition d’être plus rapides que leur cible. Les combats de drones ont déjà commencé, mais aucun ne semble avoir débuté contre des Shahed faute d’intercepteur adapté. 

Ces drones iraniens sont moins des « kamikazes » que des obus à longue portée 

Les effets de ces drones SHAHED sont limités : ils sont inquiétants pour la population civile, puisqu’ils créent un danger permanent, comme un obus de Damoclès qui volerait au-dessus de leurs têtes sans (trop) prévenir. Des alertes retentissent tellement souvent en Ukraine que les habitants ne prennent plus la peine d’interrompre leur activité. 

Mais objectivement, les dégâts causés par ces drones sont réduits, car il faudrait des milliers de drones concentrés sur une seule ville pour causer des destructions massives, sans compter leur imprécision et le nombre d’exemplaires qui sont abattus en vol avant d’atteindre leur cible. 

L’appellation « drone kamikaze » a pour origine le fait que ce drone est sacrifié en explosant sur sa cible. Cependant l’appellation « kamikaze » est ambiguë, elle porte une notion de sacrifice qui n’est ici ni humain (aucun pilote dans un drone) ni matériel (le Shahed coûte entre dix et vingt mille dollars, le prix d’un obus sophistiqué à guidage terminal). 

Ces drones ressemblent plutôt à une arme d’attentat, en permettant de faire voler un obus d’artillerie sur des centaines de km. La dimension médiatique n’est pas négligeable, nous accordons en Occident une importance à ces drones Shahed sans relation avec les dégâts occasionnés.
Mais, dans ce contexte de guerre qui dure maintenant depuis 8 mois, il en faudrait bien plus pour « terroriser » les Ukrainiens qui ont déjà souffert de tout ce que la Russie de Poutine leur a infligé depuis février dernier. Pas sûrs qu’ils soient impressionnés après tout ce qu’ils ont subi. 

L’attaque des réseaux électriques en Ukraine est d’ailleurs plutôt le fait de missiles dont les capacités d’emport sont nettement plus importantes (les charges militaires sont plutôt en centaines de kg) et la précision supérieure à ces obus volant. 

« Un effet médiatique bien supérieur à son efficacité opérationnelle »

L’utilisation massive de ces armes rustiques illustre aussi le manque chronique de moyens de l’armée russe aujourd’hui. Un drone Shahed coûte approximativement mille fois moins cher qu’un missile de croisière comme ceux tirés pendant deux jours après l’attaque ukrainienne contre le pont Poutine en Crimée (entre 10 et 20 millions de dollars l’unité). L’efficacité réelle de ce drone est comparable à celle d’un obus d’artillerie mal guidé, la seule différence est son allonge, sans doute de l’ordre du millier de km ce qui permet aux Russes de tirer largement hors d’atteinte des moyens de défense ukrainiens.

En l’absence de dispositifs efficaces pour les détecter et les intercepter, le seul moyen de se protéger réellement de ces drones est d’infliger une défaite sans appel à ceux qui les utilisent… 

La menace de ces drones, avec leur cortège de destructions et de blessés, ne cessera donc qu’avec la fin de la guerre dont l’issue est à ce stade inexorable. Voir à ce sujet l’excellente chronique de Xavier Tytelman (Air & Cosmos).

Point de situation par Xavier Tytelman, Air & Cosmos

Pourquoi ces vagues de bombardements russes contre des objectifs civils en Ukraine ?

Ces bombardements ont endommagé de nombreuses infrastructures et tué quelques dizaines de personnes à comparer avec les dizaines de milliers de morts causés par cette guerre. Quel intérêt pour Vladimir Poutine ? Montrer un pouvoir de nuisance et pousser les Ukrainiens à commettre une erreur grave dans la conduite de leurs opérations militaires qui sont des succès depuis cet été ? Pousser le pouvoir ukrainien à accepter une négociation qui arrêterait cette guerre avant de consommer leur victoire ?

Tout cela n’a pas beaucoup de sens et ressemble de plus en plus à une tentative désespérée du président Poutine de stopper l’engrenage qui le mène inéluctablement à sa perte.
Sur le front militaire, les unités russes perdent du terrain jour après jour et se fissurent de toute part. Ses moyens militaires classiques fondent comme neige au soleil, Poutine mène son armée à la débâcle, a-t-il seulement un objectif dans cette vague de bombardements et ces attaques de drones ?

5 commentaires sur “Ukraine : l’attaque des drones iraniens, fantasmes et réalités

  1. Merci pour vos analyses régulières J’ecoute en meme temps Xavier Tytelman et les émissions de LCI…
    Je suis préoccupé par ce qui se passe en Afrique. La guerre en Ukraine est peut-être révélatrice de l’ampleur du rejet anti-occidental en Afrique. Il semble de plus en plus bénéficier à Poutine.
    Qu’en pensez vous?

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