L’attaque du pont « Poutine » en Crimée, destructions et illusions

Le pont de Kertch, qui relie la Crimée à la Russie, a été gravement endommagé par une puissante explosion le 8 octobre 2022, au petit matin suivant l’anniversaire des 70 ans du président russe Vladimir Poutine. 

L’attaque contre le pont

L’attaque est très intéressante, mais son interprétation est difficile du fait des rares images disponibles, pour l’essentiel des caméras de vidéosurveillance qui filmaient de nuit, avec une image de faible résolution limitant les possibilités d’analyse. 

La seule certitude à ce stade est qu’il s’agit d’une explosion d’une très forte puissance (de l’ordre de la tonne d’explosif) à la hauteur du pont routier. 

Une difficile analyse des images de l’attaque

Ce qui est important sur cette vue qui précède l’attaque n’est pas le camion qui roule sur le pont routier, mais le convoi ferroviaire arrêté en haut à gauche de l’image. C’est un convoi de wagons citernes de carburant, un convoi qui est à l’arrêt…

Ce convoi constituait vraisemblablement la cible de cette attaque, en tout cas c’est celle-ci que nous aurions visée lorsque je dirigeais des frappes aériennes avec une équipe spéciale dans mon régiment d’artillerie dédié à la Légion étrangère. Une expérience que j’ai décrite notamment dans ce récit publié aux Belles Lettres.

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Pourquoi viser ce convoi ? Parce qu’il constituait une bombe potentielle de plus d’une centaine de tonnes s’il explosait, cent fois plus que la charge d’origine. Le cas échéant, l’explosion de ce convoi aurait volatilisé toute une section du pont ferroviaire et sans doute la plus grande partie du pont routier qui court le long, une dizaine de mètres plus bas. 

Le convoi ferroviaire arrêté sur ce pont crucial pouvait difficilement être un « hasard », les Ukrainiens n’auraient jamais eu le temps de lancer leur attaque sur un train arrêté par « chance ». 

Le convoi ferroviaire était vraisemblablement la cible de l’attaque

Il est donc probable là aussi que les Ukrainiens, avec leurs alliés, ont réussi à stopper ce convoi ferroviaire à un endroit propice pour l’attaquer. L’installation ferroviaire étant très récente, elle dispose normalement d’un dispositif de sécurité pour les circulations qui bloque les trains en cas de défaut. C’est donc sans doute un piratage de ce dernier, ou une complicité dans les chemins de fer russes, qui a permis de stopper ce convoi et le transformer en cible « à forte plus-value ». 

Images de vidéosurveillance de l’explosion le 8 octobre 2022

Malheureusement pour les Ukrainiens, l’explosion a eu lieu trop loin du pont ferroviaire, et en cela l’attaque n’est pas un succès total mais partiel, comme toujours dans la réalité. L’attaque ciblait le convoi ferroviaire et il fallait un impact direct pour le faire exploser dans un complexe phénomène de volatilisation du carburant suivie de sa déflagration. 

Au contraire, l’explosion sur le pont routier a incendié le convoi ferroviaire du fait de la masse incandescente qui s’est propagée. Elle a mis le feu aux citernes de carburant mais sans les faire exploser. Les Russes ont eu besoin de plusieurs heures pour éteindre cet incendie, tandis que les dégâts auraient été beaucoup plus importants pour le pont si ce convoi avait explosé. 

Incendie des wagons-citernes sur le pont de Kertch le 8 oct 2022

A ce stade, l’hypothèse que la Russie ait saboté le pont Poutine pour justifier de frappes sur l’Ukraine est ridicule : depuis plus de 7 mois désormais, les Russes n’ont eu besoin d’aucun prétexte pour bombarder « avec brutalité » l’Ukraine (comme si un bombardement pouvait être effectué en douceur).

Quant à une opération de quelques « terroristes saboteurs », ce n’est simplement pas de leur niveau. D’ailleurs, les Ukrainiens se seraient empressés de dénoncer cette attaque s’ils n’étaient pas à l’origine de cette action, dont je détaillerai les conséquences plus loin. 

Une explosion d’origine incertaine 

L’origine de l’explosion est difficile à déterminer sans les images satellites et plus de sources. En effet, la vidéo diffusée déclenche un effet de myopie qui fait associer intuitivement l’explosion au camion qui roule sur le pont. La charge militaire aurait été emportée par ce camion et actionnée par son conducteur ou télécommandée à distance, par un véhicule suiveur par exemple.

c’est l’hypothèse privilégiée par Oliver Alexander dans cette analyse très documentée mais incomplète.

En effet, certaines images montrent un centre de gravité qui se situerait plus à droite que le pont routier et plus bas, avec une dynamique de la droite vers la gauche qui indiquerait un mouvement, que le vent seul ne peut expliquer…

Centre de gravité et cinétique de l’explosion

Cela peut être dû à la mauvaise qualité des images ou à l’utilisation d’une autre arme. Lorsque j’ai visionné les premières fois (il faut beaucoup de passages pour sortir de ce phénomène de myopie et s’intéresser à ce qui ne retient pas l’attention primitive), j’ai plutôt observé une attaque de type bombe guidée laser de très grande puissance (une tonne) qui aurait loupé de peu sa cible ferroviaire. 

Cependant, pour ce faire, il aurait fallu un avion de combat attaquant le pont à partir du nord, en pleine zone contrôlée par les Soviétiques, pardon par les Russes… 

Cela est peu vraisemblable, néanmoins l’attaque perpendiculaire au pont ressemble plus à un bombardement aérien qu’à l’explosion d’un camion transportant une très forte charge d’explosif. 

L’autre hypothèse, soulevée par l’équipe d’analystes animée par Xavier Tytelman d’Air et Cosmos est la possibilité d’un drone naval. Un engin semi-submersible, sans pilote, pouvant transporter une charge « dirigée » d’une tonne et explosant à l’abord de la première travée du pont routier. Cela expliquerait le centre de gravité de l’explosion décalé sur la droite et plus bas. 

Mais en l’état des informations disponibles, il est difficile d’en dire plus. Il faudrait les éléments relevés par les enquêteurs russes sous le pont (et au fond de l’eau) pour déterminer le type réel d’attaque. Il ne nous a pas paru opportun d’associer les enquêteurs russes à cette analyse…

Le pont est gravement endommagé. 

Ce n’est pas la peine d’avoir fait Saint-Cyr pour constater que la moitié nord du pont routier est effondrée, deux travées gisant de fait dans la mer. L’autre tablier est suffisamment endommagé pour que les Russes ne puissent plus faire circuler de camions, qui étaient essentiels pour la logistique militaire. 

Pires encore sont les dégâts sur le pont ferroviaire. La structure de béton et d’acier a souffert de l’incendie bien visible sur les images. Une des voies ferroviaires est sans doute très abîmée, l’autre ralentie du fait de la fragilisation de la structure. Il ne doit plus supporter que des convois lents et allégés, réduisant d’autant l’exploitation logistique du pont. L’empressement des autorités russes à annoncer le rétablissement des circulations cache mal la gravité des dégâts sur cette infrastructure cruciale. Le Kremlin a d’ailleurs « décidé » que les travaux devraient être terminés avant juillet 2023, étonnant pour un pont qui n’aurait pas souffert…

Au total, le pont de Kertch est diminué des 2/3 de sa capacité normale, la moitié des voies étant interrompue et l’autre moitié réduite. Avec des conséquences considérables. 

Un pont crucial pour le régime de Poutine. 

Outre son coût de construction, estimé à plusieurs milliards de dollars, ce pont a été construit sur l’ordre de Vladimir Poutine lui-même pour relier la Crimée, annexée illégalement en 2014, à la Russie. 

Ce pont « Poutine » remplissait donc un triple rôle, une forme de cordon ombilical qui assurait d’abord le lien politique de la Russie avec un territoire que cette dernière a annexé par la force et que Poutine voulait ancrer dans une Grande Russie, synthèse effarante de l’union soviétique et de l’empire des Tsars. 

Ce pont jouait aussi un rôle crucial pour approvisionner la Crimée depuis la Russie, et en particulier l’armée russe qui est en grande difficulté dans la région de Kherson, juste de l’autre côté de la Crimée et que les Ukrainiens s’efforcent de libérer par des contre-offensives qui fissurent le front de toute part. 

@war_mapper

Une armée en opération a besoin de milliers de tonnes d’approvisionnement par jour pour combattre : pour l’essentiel des munitions (les obus d’artillerie et les roquettes sont très lourds et encombrants), du carburant (un char de combat consomme 100 litres à l’heure…), de la maintenance (pour réparer) et tout ce qui est nécessaire pour « faire vivre » des dizaines de milliers de soldats en opération (des vivres aux médicaments). 

Un besoin logistique considérable pour une armée qui ne dispose sur le terrain que de quelques jours d’autonomie, du fait de sa consommation et aussi de sa crainte de voir détruits des stocks importants qui seraient trop proches de la ligne de front. 

Les Ukrainiens, avec les lance-roquettes multiples fournis par les Occidentaux, peuvent en effet tirer jusqu’à 80 km, et donc détruire ces dépôts jusqu’à 60 km au-delà de la ligne de front, sachant qu’ils ne s’en approchent pas à moins de 20 km pour éviter que leurs propres armements ne soient visés par l’artillerie russe. 

Le pont de Kertch est donc un cordon ombilical et un symbole, ainsi que la porte de sortie des habitants de la Crimée s’ils voulaient rejoindre la Russie sans avoir à traverser les territoires occupés par la Russie dans l’Est de l’Ukraine, accessoirement à portée de tir de l’artillerie ukrainienne. 

L’attaque du pont de Kertch est un sérieux revers pour Poutine

Ce pont, que les Ukrainiens avaient annoncé vouloir détruire, était réputé être remarquablement protégé par la Russie de Poutine. Sa destruction, même partielle, est d’abord une humiliation pour Poutine et la puissance qu’il croyait incarner. Cette attaque est aussi une source d’inquiétudes pour les Russes en Crimée qui ne seront désormais reliés que très partiellement à la Russie, par un pont fragilisé comme un symbole de la situation.

Enfin cette attaque, qui a sérieusement endommagé la capacité logistique russe, constitue un grave handicap pour les unités militaires engagées dans la région de Kherson, alors qu’elles sont soumises à la pression continue des contre-offensives ukrainiennes qui les fissurent inexorablement. 

Vladimir Poutine a déclaré sa satisfaction pour la vague de bombardements qu’il a lancée en rétorsion contre des cibles civiles en Ukraine, faisant des dizaines de morts et quatre fois plus de blessés. 

Mais il ne dit pas un mot des combats sur le terrain qu’il perd les uns après les autres, car son opération militaire est « spécialement » un échec. 

3 commentaires sur “L’attaque du pont « Poutine » en Crimée, destructions et illusions

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