Ukraine : la diagonale du fou ?

Après neuf mois d’une guerre d’invasion qui est un échec pour Vladimir Poutine, et alors que l’hiver commence à glacer l’environnement ravagé par ce conflit marqué par la brutalité et la sauvagerie, la question de son issue se pose plus que jamais. 

Le général hiver n’a jamais stoppé une guerre

En fait, c’est plutôt l’épisode intermédiaire, la fin de l’automne, qui est le plus gênant dans les opérations militaires. En transformant les vastes étendues de terre en marécages boueux et en limitant les possibilités de reconnaissance du fait de la couverture nuageuse et des pluies très abondantes, les opérations sont difficiles à mener, elles « s’enlisent » dans tous les sens du terme

A l’inverse, lorsque le froid vient glacer ces étendues et à condition que la visibilité ne soit pas trop limitée par le brouillard, les déplacements et les opérations peuvent reprendre. Nous en avions eu la démonstration lors du siège de Sarajevo (1991-95) où des unités russes et ukrainiennes étaient engagées pendant l’intervention de l’ONU et nous ne les avons jamais vues être « paralysées » par le froid. Bien au contraire, ces unités en ont l’expérience et une certaine culture. Je ne parle cependant pas ici des soldats « mobilisés » sans aucune formation et qui ne rentrent pas dans ces unités expérimentées. 

Les populations civiles vont souffrir… comme depuis le début de la guerre

Les vagues de bombardement qu’inflige la Russie de Poutine contre l’Ukraine détruisent notamment une partie des réseaux de base, l’eau et l’électricité, faisant souffrir par leurs dégâts une population civile qui n’est pas censée être une cible militaire. Néanmoins, après neuf mois de guerre, commencée en plein hiver début 2022, la population ukrainienne a encaissé tellement de coups et de privations qu’il ne faut pas imaginer qu’elle va plier sous les sévices du régime de Poutine. Cette souffrance va seulement alimenter une haine supplémentaire et plus durable encore contre un peuple que les Ukrainiens croyaient être frère. 

Une opinion occidentale fragile

Paradoxalement, ce sont les sociétés occidentales qui sont les plus fragiles dans la situation actuelle : leurs souffrances ne sont en rien comparables à celles des Ukrainiens qui endurent au quotidien des explosions, des blessures et des dommages, mais les Européens comme les Américains ne sont pas en train de résister à une invasion russe, ils n’ont pas cette force de la résistance. 

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Leur lien avec cette crise est nettement plus distancié, ils supportent des hausses incompréhensibles de prix, ils voient leur prospérité déstabilisée par une force qui ne les menace pas (encore) directement et ils vivent, peut-être plus mal encore que les Ukrainiens, les répercussions de cette guerre. 

Dans un mélange plus ou moins conscient de renoncement et de peur du futur, les sociétés occidentales rêvent d’une sortie de crise qui ramènerait une paix, même superficielle et illusoire, exactement comme elles l’ont fait après l’annexion par la Russie de la Crimée ou la boucherie russe en Syrie contre ceux qui osaient résister au dictateur Assad. 

Arrêter de résister ?

Dans une interview quasi insoutenable de Piotr Tolstoï, un des bras gauches de Poutine, nous avons entendu ce refrain digne de la Gestapo, « vous pouvez arrêter ces souffrances, en renonçant à résister… ».

Ne pas résister est juste là, à portée de main  : renoncer à défendre nos sociétés pour profiter d’une éphémère prospérité, arrêter d’aider les Ukrainiens pour qu’ils ne puissent plus résister – comme si cela pouvait les empêcher de refuser – et se réfugier dans le confort aveugle d’une « paix » qui consacrerait en réalité la barbarie. Des accords de Munich sont de nouveau envisageables, sommes-nous prêts à renouveler l’expérience ?

Les Khmers russes de Poutine

J’ai commencé ma carrière dans les armées au Cambodge où j’étais casque bleu et négociateur chez les Khmers rouges. Comment ne pas être marqué par la violence sans limites d’un système rendu fou par ses leaders et leur sauvagerie ? Les Russes d’aujourd’hui ou plutôt le régime de Vladimir Poutine me fait penser à des « Khmers russes » prêts à sacrifier des vies sans compter pour asseoir leur soif de pouvoir. Et pourtant, Poutine est considéré comme une des plus grosses fortunes du monde, en milliards de dollars (ou de roubles ?), bien plus qu’il ne pourrait dépenser même s’il avait encore du temps devant lui… Quel dessein fou a pu l’aveugler au point de le précipiter à sa perte ?

Une contre-offensive ukrainienne pleine d’espoir

Après la victoire de Kherson, les Ukrainiens disposent des forces nécessaires pour lancer de nouvelles offensives. Plutôt que de franchir le fleuve Dniepr, qui constitue un obstacle naturel compliqué à traverser « sous le feu » de l’ennemi, les combats se déplacent désormais plus à l’Est et plus au Nord.

Carte ISW

La région idéale pour une nouvelle contre-offensive ukrainienne est évidemment celle de Zaporija qui couperait le dispositif militaire russe en deux, trappant alors toute la partie sud qui ne pourrait plus repartir que par la Crimée et son pont abîmé 

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Les conditions météorologiques ne s’y prêtaient pas jusqu’ici – la boue et les pluies intenses –, mais le général hiver pourrait apporter un soutien crucial à des unités ukrainiennes qui sont très bien approvisionnées, formées, commandées et renseignées… Le miroir inversé de ce qui reste de l’armée russe, éprouvée par des pertes massives, un commandement lunaire et des équipements lacunaires. Les deux forces s’affrontent encore, mais les Russes sont dominés depuis de longs mois, ils s’abîment inexorablement face aux assauts ukrainiens combinés à leurs propres carences.

Une course contre la montre, une course à la victoire militaire

L’ouverture de négociations aujourd’hui sauverait Poutine d’une débâcle militaire déjà bien amorcée. Les Ukrainiens le savent, mais ils connaissent aussi leur dépendance à l’aide occidentale pour alimenter leur capacité à combattre une armée russe qui, sur le papier, aurait dû les écraser. Chaque semaine de combat supplémentaire permet aux Ukrainiens de fissurer et de fracturer un peu plus une armée russe en grande difficulté. Mais il leur faut encore du temps pour repousser militairement les envahisseurs russes.

Désormais, le temps est devenu essentiel pour les deux parties : chaque échec supplémentaire rapproche Vladimir Poutine de son inévitable éviction du pouvoir par sa propre société. A contrario, une tentative de négociation figerait la situation et lui sauverait – au moins temporairement – la mise, elle lui permettrait peut-être même de reconstituer un potentiel de forces, alors qu’en perdant la guerre, Poutine perdra le pouvoir et sans doute la vie. 

Poutine est la clef de ce conflit, qu’il ne faut surtout pas geler au moment de le faire chavirer. C’est la diagonale du fou.

6 commentaires sur “Ukraine : la diagonale du fou ?

  1. Je viens de lire ce billet deux mois après qu’il ait été publié et force est de constater que vous vous êtes un peu emballé sur les
    « les carences » de l’armée Russe. C’est le problème avec les officiers français, cette arrogance et ce mépris pour les autres armées que celle des États-Unis derrière laquelle ils ont toujours été à la ramasse. Poutine n’a rien à craindre quoi qu’il arrive et mourra dans son lit de mort naturelle ou de maladie, toute personne un tant soit peu réaliste le sait pertinemment. Le sort de Zelensky par contre est beaucoup plus aléatoire, je ne suis pas certain qu’il survive à Poutine. Attendons comme vous dites, que le général Hiver passe pour faire un bilan sur cette armée Russe présentée comme incompétente et en décrépitude. J’ai bien peur que vos certitudes en la matière soient durement éprouvées. D’autres que vous et pas des moindres se sont trompés, l’honneur sera sauf.

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  2. « Poutine est considéré comme une des plus grosses fortunes du monde (…). Quel dessein fou a pu l’aveugler au point de le précipiter à sa perte ? »

    Il avait déjà l’argent, le pouvoir, la reconnaissance de la grande majorité des citoyens (principalement par différence avec les années Yeltsine), sans doute aussi les femmes (ou autres goûts). Restait à établir sa place dans l’Histoire dans la lignée des Pierre le Grand, Catherine II, et Staline (apogée territoriale et géopolitique de l’Empire Russe).

    L’aventure ukrainienne devait l’établir comme le Grand Restaurateur de la Rodina (Mère-Patrie), de quoi avoir sa statue dans toutes les villes de la Fédération (une forme d’éternité). Si l’Occident tient sur la distance (en années), il pourrait s’avérer en être le Grand Fossoyeur.

    Si l’opération sur l’aérodrome de Hostomel avait réussie en J1 et J2, ce « dessein fou » avait de bonnes chances de réussir, avec le soutien de collabos opportunistes pour tenir le territoire ukrainien. Quitte à délaisser l’ancienne Ruthénie (cf. Lviv). Donc pas si fou.

    Fabrice

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  3. Merci pour votre analyse et vos retours d’expériences. Les contextes passés nous éclairent sur des possibilités à venir. L’adaptation au biotope est un élément clé.

    Ne connaissant rien des capacités humaines ukrainiennes sur trois fronts dans les semaines qui viennent, pour contenir ou ouvrir une brèche, la capacité à perforer le sud/sud-est de Zaporija ne garantit pas une fragmentation complète (à court terme) de la zone russe envahie. Néanmoins, une avancée même partielle pourrait avoir deux effets profitables pour l’Ukraine:

    – Un dépassement de la barrière naturelle du Dniepr là où c’est moins compliqué. Les barrières défensives en dessous de Kherson (accès Crimee défendu) et le All-in russe vers Bahkmout peuvent rendre la région intermédiaire moins étanche en quantité de forces. Tout franchissement et Contrôle du fleuve servirait de levier pour la suite, sans recherche immédiate de contrôle total au sud. Effet contrôle du fleuve.

    – Par effet domino, sans tout enfoncer là-bas, le circuit logistique russe serait plus facilement déstabilisé à distance en harassant certaines voies de transport de munitions et connexions de troupes. La déstabilisation logistique avant l’hiver complet se ferait au moment où un paquet de mobilisés russes viendrait renforcer des forces déjà mal servies. Si quelques forces ukrainiennes pouvaient dépasser le Dniepr de seulement 30 kilomètres, ça pourrait augmenter les carences russes en hiver, en limitant les dommages au contact direct: artillerie, missions coup de poing. Effet limitation logistique adverse, même sans fragmentation complète de zone.

    Sans aucune compétence personnelle dans le domaine militaire, j’émets l’hypothèse profane qu’une coupure nette de la partie centrale de la zone sud aurait un effet pervers ultérieur. Les ukrainiens seraient ensuite atteignables dans la zone par 3 fronts simultanés, ouest Kherson / sud Crimee / est Donbass, ce qui pourrait coûter cher en effectifs. En revanche, une petite avancée partielle pourrait suffire (peut-être) à avoir des options tactiques dans un second temps, sans all-in immédiat du côté ukrainien. Les portées de tirs et déstabilisations sans conquêtes seraient éventuellement payantes, pour miner le moral des milliers de mobilisés russes qui seraient moins bien servis qu’avant.

    Désolé pour le pavé. Merci pour votre blog.

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