Guerre en Ukraine, une synthèse pour ceux qui voudraient savoir mais qui n’arrivent plus à suivre…

Certains d’entre nous n’arrivent pas à comprendre cette guerre – j’en fais partie – et s’interrogent sans fin avec une efficacité limitée.

D’autres sont simplement las de suivre depuis 150 jours les dégâts des bombardements russes sur des villes qu’ils ne connaîtront jamais et d’entendre des commentaires qui n’y changeront rien. 

La plupart aimeraient savoir de quoi il retourne dans ce conflit sans fin, dont les seuls effets directs sont l’augmentation des prix de l’énergie, la disparition des touristes russes et la tension sur les prix. 

Enfin, l’été est une période indispensable de décrochage par rapport à nos soucis quotidiens et il est encore plus difficile dans ces circonstances de décider quoi faire de ce conflit ukrainien. 

En cinq mois, nous avons beaucoup appris, à notre détriment 

Commençons par cette mauvaise surprise pour notre société qui croyait que sa prospérité était devenue son principal enjeu : nous sommes menacés par la guerre. 

Loin des discours « sécuritaires » d’une droite extrême, qui est d’ailleurs plus en admiration qu’en condamnation des agissements de la Russie de Poutine, c’est toute notre société qui se retrouve menacée par le recours à la guerre lorsque cette dernière cherche à obtenir ce que le droit ou ses voisins ne lui permettent pas. La Russie de Poutine se comporte comme un Empire qui impose sa volonté par la force militaire, qui soumet par la destruction et la mort. 

Nous croyions encore récemment que la plus grande menace contre l’humanité était partagée universellement, qu’une épidémie comme la Covid nous obligeait autour de règles dûment établies par le commerce international : Innovation, exploitation et ventes ; contrats, livraisons et paiements.

Avec cette guerre en Ukraine, nous sommes revenus à une ère où chaque société est potentiellement menacée par la puissance militaire d’un grand voisin ou de ses alliés. Lorsque nous avons accepté que Poutine massacre une partie de la Tchétchénie pour « sécuriser » sa frontière, lorsque nous avons démissionné en Syrie face à la barbarie du régime de Bachar El Assad qui a mis à genou son propre peuple grâce aux milices russes, nous avons ouvert un champ des possibles que nous espérions avoir clôt avec la fin de l’union soviétique, celui du règlement d’un conflit entre « nations développées » par la guerre. 

Nous avons aussi souffert des conséquences néfastes des politiques d’influence où le Kremlin s’offrait des soutiens de premier ordre au cœur même de nos nations en finançant des partis – comme le « Rassemblement national » – ou en se garantissant des « conseillers » de première ordre, comme Hélène Carrere d’Encausse ou Hubert Védrine qui continuent à expliquer que nous n’avons pas compris le maître du Kremlin…

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère où nous devons gérer désormais les menaces qui nous concernent plutôt qu’espérer que d’autres le feront à notre place, et qu’après chaque tragédie, les affaires reprendront comme avant, garantissant notre niveau de vie à défaut de notre sérénité. 


La première conséquence de cette guerre est que nous devons nous (ré) intéresser aux questions militaires…

De fait, en France, entre l’abandon du service militaire (formellement une « suspension ») et la culture du silence soigneusement entretenue chez mes compagnons d’armes, les sujets militaires sont devenus l’apanage de quelques « spécialistes » et surtout d’une poignée de décideurs politiques qui se sont dégagés, depuis des décennies, de toute contrainte de débat au sein même de notre société. C’est ainsi que la France, depuis 1962, a pu participer à 32 guerres sans jamais « être en guerre »… 

Mais peut-être n’étaient-ce que des « opérations spéciales » dont il était inutile de parler ? Du Tchad au Mali, en passant par l’Afghanistan et le Rwanda, les soldats de la France n’ont cessé d’être engagés en dehors de tout débat démocratique et donc du moindre intérêt de notre société. Du fait de la guerre en Ukraine, en cinq mois nous avons parlé plus de sujets militaires en France que lors des cinquante dernières années. 

Et avec cette guerre, nous avons découvert sur l’ensemble de l’Europe que nous n’avions quasiment plus d’armée, en dehors de la France mais essentiellement profilée pour des interventions légères extérieures et non pour des combats contre une armée lourdement blindée. Même la Grande-Bretagne, malgré les déclarations fantaisistes de Boris Johnson, a consciencieusement et silencieusement désarmé. 

Aussi, lorsque nous avons unanimement annoncé notre volonté de livrer des armes aux Ukrainiens pour qu’ils puissent au moins se défendre, nous avons découvert abasourdis que nous n’en avions pas… La palme du choc revient aux Allemands, dont le Chancelier vient de rappeler l’absurdité d’avoir pensé « qu’ils n’avaient plus d’ennemis », et qui avaient offert aux Ukrainiens des chars (des Gepard) dont ils ne savent plus se servir et qui n’ont simplement pas de munitions…

Char Gepard  « offert » par l’Allemagne, sans munitions…

Ainsi, nous découvrons que nous avons réussi à construire le plus grand espace de liberté et de prospérité du Monde, l’Union européenne, en « négligeant » d’en faire une puissance pour se protéger tout simplement. De fait, notre monde, ce monde est en péril, menacé par l’agressivité de la Russie aujourd’hui et par d’autres demain si nous n’investissons pas aussi dans sa sécurité. 

Lire aussi : La guerre en Ukraine est d’abord un défi pour l’Europe



Retour sur le terrain confus de la guerre en Ukraine 

Le propre d’une guerre est qu’elle produit de la fumée, des dégâts et larmes… espérer avoir une vision claire d’un conflit en cours, ce serait vouloir lire un livre avant qu’il n’ait été écrit !

Déclarations sans lendemain ou parfaitement roboratives (de nouvelles sanctions contre la Russie), camouflage (opération militaire spéciale) ou intoxication (empêcher un génocide par des nazis) sont l’essence même de la communication de guerre et ne présentent pas d’intérêt au premier degré si ce n’est de ne pas être informés. 

Nous avons la chance, en France, de disposer encore de rédactions de journalistes professionnels qui n’ont pas été remplacés par Google ou Twitter, et qui permettent, à défaut d’avoir une vision claire, de bénéficier de débats contradictoires qui sont l’essence même de nos démocraties et de la société de l’information. 

La confrontation de sources multiples permet de dresser deux tableaux contradictoires, à l’image même de cette guerre contre l’Ukraine. 

La Russie de Poutine affirme vouloir continuer cette guerre parce que, en réalité, elle veut faire tapis

Après une série d’échecs, notamment lors des deux premiers mois du conflit qu’elle avait elle-même déclenché (ne l’oublions jamais !), l’armée russe a remporté de haute lutte des victoires à la Pyrrhus : elle dispose aujourd’hui de plus de 20 % du territoire ukrainien et « contrôle » une large bande du Donbass (incomplète néanmoins) à la Crimée, lui permettant notamment de monopoliser l’accès à la mer d’Azov. 

Malgré des pertes considérables et une armée très en-dessous des capacités qu’elle affichait, la Russie a conquis une partie conséquente de l’Ukraine, au prix de destructions massives et de pertes colossales. 

A-t-elle réellement la possibilité de continuer ? L’incertitude domine, y compris dans son propre camp qui crie victoire mais dont les difficultés grandissent de semaine en semaine : les pertes l’obligent à aller chercher des unités plus mal entraînées et commandées que celles qui n’ont déjà pas beaucoup brillé, les stocks considérables d’armement et de munitions sont soumis à une pression grandissante des tirs ukrainiens et la société russe commence à sentir durement les effets de la guerre combinés aux sanctions occidentales, inflation, décroissance et pénurie. 

Quand la Russie affiche qu’elle va organiser une grande manœuvre militaire à l’Est, à l’autre bout de son empire, c’est pour camoufler l’érosion bien réelle de sa capacité offensive. Lorsqu’elle bombarde régulièrement les villes ukrainiennes qui ne sont pas ces cibles immédiates, c’est pour masquer qu’elle n’avance quasiment pas sur le terrain, et maintenir la pression de la guerre. 

Et lorsqu’elle signe un accord sur l’exportation de blé, avant de bombarder le port d’Odessa, c’est d’abord un message d’avertissement : c’est elle – la Russie – qui dispose du sort du conflit et qu’elle n’est engagée à rien d’autre que sa propre volonté. Tant pis pour la diplomatie…

Paradoxalement, tout en proclamant le contraire, la Russie de Poutine a besoin de réaliser ses gains en sortant de cette guerre, parce qu’elle est vraisemblablement au maximum de ses possibilités de conquête. 


L’Ukraine réclame des armes parce qu’elle a besoin de temps pour renverser le front

En face, les Ukrainiens sont dans une situation symétrique, presque inverse : ils ont besoin de temps. Ils reçoivent en effet une aide militaire considérable et ils ne manquent pas de détermination à se battre contre les agresseurs russes. Les Ukrainiens peuvent ainsi constituer une capacité réelle de contre-offensive face à une armée russe dispersée sur un front gigantesque et mal organisée. 

Elle aurait pu le faire plus tôt, mais en voulant résister à l’avancée russe dans le Donbass, l’armée ukrainienne a perdu un quart de ses forces dans des combats qu’elle ne pouvait pas gagner (on ne résiste pas à de l’artillerie, on l’esquive et on la neutralise). 

Depuis presque un mois désormais, l’armée ukrainienne reconstitue une force de blindés et d’artillerie capable de mener des contre-offensives. Dans le sud de l’Ukraine, ses forces essayent de percer le front et elles font preuve d’une pugnacité qui inquiète les Russes. En fait, plus la guerre continue et plus les Ukrainiens acquièrent les moyens de lancer des contre-offensives. Jusqu’ici, ils s’étaient principalement défendus, ils commencent désormais à attaquer. 

Les cris désespérés des porte-paroles ukrainiens qui demandent tous la même chose, « livrez nous des armes », relèvent de cette logique dissymétrique. Les Ukrainiens se rapprochent avec le temps du point de bascule qui leur permettrait de mettre en difficulté l’armée d’invasion russe, et même de reconquérir ce que leurs agresseurs voudraient considérer comme acquis : le Donbass et la Crimée. 

En fait, le front devient instable quand les Russes prétendent l’étendre. Les Ukrainiens voient le temps comme leur allié tandis que les Russes ont intérêt à précipiter une négociation, tout en affirmant le contraire. La situation est plus confuse que jamais, les Russes voulant avoir déjà gagné et les Ukrainiens ne jamais renoncer. 


Pour prolonger :

Le très précis Blog de Michel Goya sur l’aspect purement militaire du conflit

Le point de situation régulier et étayé de Cedric Mas sur Twitter

Les chroniques techniques et pointues de Xavier Tytelman sur YouTube

Et évidemment, la rubrique quotidienne du journal Le Monde

6 commentaires sur “Guerre en Ukraine, une synthèse pour ceux qui voudraient savoir mais qui n’arrivent plus à suivre…

  1. Merci pour ces articles.

    La Russie est le plus vaste pays de la planète, dont la densité de population est particulièrement faible. Moins de 10 hab/km². Son territoire est donc très difficile à défendre. Pourquoi s’agrandir encore ? La pression démographique de la Chine à l’Est constitue une menace réelle sur son territoire oriental. A terme, vraisemblablement, la Chine grignotera la Russie petit à petit.

    Paradoxalement, le Kremlin ne voit-il pas l’avenir de la Russie plus à l’Ouest, dans une Europe où il serait sinon en position de force, du moins craint ? L’Ukraine serait donc, non seulement pour des raisons historiques plus ou moins bancales, mais aussi pour des raisons économiques, une prise d’otage idéale, et un moyen de renforcer une économie russe médiocre. Mais ce qui apparaissait plausible dans une « expédition spéciale » éclair, s’écroule dans un guerre couteuse qui s’enlise.

    La guerre des Wagner contre l’influence française en Afrique va aussi dans ce sens.

    La méfiance paranoïaque du Kremlin vis-à-vis des USA et de l’Europe n’est pas sans fondement. Les USA, comme la Russie, ont multiplié les mensonges internationaux. Biden n’améliore pas ce climat avec sa girouette des petites phrases assassines et ses retournements.

    Je crains au pire un Kremlin acculé dans ses contradictions qui n’aura plus rien à perdre, véritable motivation de cette guerre. Au mieux, l’Europe et la Russie négocieront la libération de l’Ukraine par une plus grande intégration de la Russie dans l’Europe où elle voudra sa pleine place.

    De ce point de vue, la racine de l’Europe politique, une machine de guerre américaine contre l’Union soviétique, va devoir être déracinée par une Europe authentique, comme il semble qu’elle le fasse laborieusement actuellement. mais elle semble encore très dépendante culturellement des USA.

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  2. Hier, aux infos TV de 20 heures sur la 2, pratiquement plus d’infos sur la guerre en Ukraine et le premier convoi de céréaliers prêt à quitter un port d’Ukraine.
    Le sort de millions de personnes menacées par la famine n’intéresse plus grand monde non plus, surtout en période des grandes vacances.. Le réveil des Européens sera certainement douloureux.

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  3. En réalité l’armée ukrainienne est fortement influencé par des militaires américains qui prennent leurs ordres de ceux ci

    Il y a une véritable stratégie de reconquete des territoires de l’ukraine et de l’effondrement de la Russie étalée sur plusieurs années (3-4ans) (cf les livraisons d’armes prévues pour l’année prochaine entre autre)

    Les effets d’annonces crées par les responsables ukrainiens Zelensky en premier ne sont là que pour gagner la guerre d’information et l’opinion qu’elle soit européenne ou américaine (ex : lorsque Zelensky demande publiquement des HIMARS, les militaires ukrainiens sont déjà en train d’etre entrainés dessus et les livraisons ne tardent pas)

    Il y a également un travail d’influence sur l’opinion russe et biélorusse pour que la population se retourne contre le pouvoir en place (cf ne pas tirer sur des territoires russes et bielorusse entre autre)

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  4. Merci beaucoup, Guillaume, pour ce formidable récapitulatif car l’observateur lambda commence à n’y plus rien comprendre dans ce conflit et face à l’attitude européenne qui me semble, à titre personnel, bien fade… et même limite manquant de courage !

    Aimé par 1 personne

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