
Dans trois conflits actuels, des « puissances » se retrouvent piégées par la capacité de riposte ou de nuisance de leur cible, la Russie contre l’Ukraine, les États-Unis contre l’Iran, Israël contre le Liban…
Aucun de ces pays n’est comparable, mais ils sont confrontés à la même désillusion dans l’emploi de la force (armée) au détriment du droit : ils pensaient leur « machine de guerre » écrasante, imaginaient « réduire » leur ennemi en quelques semaines et obtenir sans difficulté une capitulation… qui n’arrivera pourtant jamais.
Surestimation de leurs forces militaires et sous-estimation de celles de leur adversaire, mais pas seulement…
Probablement que ces puissances, Etats-Unis, Russie, Israël, ont déclenché leur opération militaire avec la conviction que nul ne pourrait leur résister et qu’en peu de temps, ils l’emporteraient. Mais leur assurance dans la « loi du plus fort » les a précipités dans des guerres dont ils ne savent plus comment sortir sans concéder une forme de défaite, notamment pour la raison qu’ils ont sous-estimé, non pas les forces militaires de leur adversaire, mais leur capacité de résistance et de nuisance.
Capacités de résistance et de nuisance
La résistance la plus impressionnante est celle de l’Ukraine face à une armée cinq fois plus importante depuis quatre années. Certes, la société ukrainienne « bénéficie » d’une parfaite connaissance de la manière de faire de la Russie, et en conséquence d’une formidable détermination à ne plus se laisser soumettre par cet empire oppressant.
La résistance ukrainienne a bénéficié aussi du formidable système de renseignement américain qui lui a permis – jusqu’au retour de Trump au pouvoir – de ne jamais se laisser surprendre par les manœuvres russes. Puis, avec retard mais une réelle détermination, le soutien européen a pris le pas pour assurer la résistance ukrainienne de financements durables et d’accès à des industries de défense éparpillées mais technologiquement performantes.
Cependant, l’arme la plus puissante de l’arsenal ukrainien est cette cruciale volonté de résistance de sa société, fondement de sa résilience et plus encore de sa capacité à endurer dans le temps, plus de quatre années maintenant, d’attaques russes aussi quotidiennes que meurtrières.
En Iran, les Gardiens de la révolution ont eu tout le temps d’installer en sous-terrain leur capacité de riposte
La résistance iranienne est d’une nature différente, il s’agit d’abord de la résistance d’un régime, celui des Gardiens de la révolution. Ceux-ci ont capté le pouvoir et ils savent que leur défaite sonnerait le glas de leur tyrannie sur une population qui très majoritairement les déteste. Ces Gardiens de la révolution n’ont pas été confrontés à une attaque terrestre des Etats-Unis, « seulement » à des bombardements, mais ils ont eu des décennies pour en particulier protéger leur capacité de riposte (j’y reviendrai), à défaut de pouvoir se défendre des attaques aériennes des Etats-Unis et d’Israël.
Les Gardiens de la révolution ont appliqué la même politique de mise à l’abri, des regards et des bombes, de leurs installations destinées à fabriquer des armes nucléaires. Ils ont ainsi largement réduit l’efficacité de bombardements pourtant très intenses (25 000 frappes en 40 jours), tant il est difficile en réalité de détruire des installations souterraines.
Les Etats-Unis en avaient pourtant fait l’amère expérience pendant la guerre du Vietnam, mais l’administration Trump s’est chargée d’écarter tout ceux qui avaient une pensée stratégique et une profondeur historique. La campagne de bombardement de mars 2026 (dite « guerre des 40 jours »), comme celle de juin 2025 (dite « guerre des 12 jours ») ont évidemment affaibli le potentiel militaire iranien, mais sans pouvoir détruire les objectifs visés et moins encore le régime.
La résistance des Gardiens de la révolution repose essentiellement sur la « cache » de leurs capacités et la régénération de leurs dirigeants, au point que certains experts craignent aujourd’hui que cette guerre ait renforcé, sous certains aspects, ce régime des Gardiens de la révolution. Mais ne présumons pas de l’avenir quand une troisième manche reste à venir.
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Au Liban, les vaines promesses de Netanyahou « d’éradiquer » le Hezbollah
Au Liban, la milice du Hezbollah est d’abord une « armée fantôme », que le gouvernement Netanyahou s’efforce de faire passer pour une armée classique quand Tsahal sait pertinemment que sa force principale est au contraire sa capacité à se fondre dans la population libanaise et à ne surtout pas reposer sur des infrastructures fixes qui constitueraient des cibles militaires évidentes.
Netanyahou ment à la société israélienne quand il prétend pouvoir vaincre dans une offensive militaire la milice du Hezbollah, informe et largement dispersée, sauf à ravager l’intégralité du Liban comme il l’a fait pour essayer de détruire le Hamas en dévastant l’intégralité de la bande de Gaza (et où le Hamas existe toujours…).
Chaque fois que l’armée de Netanyahou déclare avoir détruit un « centre de commandement » du Hezbollah pour justifier d’avoir rasé un immeuble supplémentaire ou un village au Liban, il faut se rappeler que ces miliciens du Hezbollah n’ont pas besoin d’une pièce dédiée pour commander et organiser leurs attaques.

Des adversaires qui ont résisté aux offensives et conservé une capacité de nuisance contre laquelle leurs attaquants sont relativement désarmés
Contre la Russie qui les agresse quotidiennement, les Ukrainiens ont développé patiemment la capacité de mener des attaques en profondeur sur leur territoire pour leur renvoyer la guerre comme un boomerang. Pourtant, leurs alliés refusaient de les armer pour ce faire (l’affaire des missiles Tomahawk que les Etats-Uniens n’ont pas voulu livrer) mais aussi parce que ces alliés disposaient de peu d’armes avec une telle capacité, les Européens en particulier.
« renvoyer la guerre comme un boomerang »
Sur la base de leur expérience du front, où les Ukrainiens utilisent de l’ordre de 10 000 drones de combat par jour, ceux-ci ont mis au point des drones de longue portée capables de frappes efficaces à plus de 1 000 km (Saint-Petersbourg). Ce ne sont pas armes très perfectionnées, elles utilisent des composants assez classiques, mais elles sont produites en nombre suffisant pour saturer et contourner les défenses russes, sur un territoire 28 fois plus vaste que l’Ukraine.
Autrement dit, les Ukrainiens ont développé une capacité de nuisance contre leur agresseur d’autant plus blessante pour la Russie que Poutine avait implicitement assuré la société russe qu’elle ne serait pas directement affectée par la guerre, en dehors des centaines de milliers de jeunes gens envoyés à l’abattoir sur le front pour des médailles et un peu d’argent, et des conséquences indirectes liées aux sanctions économiques et au passage à l’économie de guerre.

On imagine sans peine l’émotion des citoyens russes qui certes ont essentiellement le droit de se taire, mais qui découvrent ces attaques, voient ces colonnes de fumée et craignent désormais des frappes ukrainiennes dans leur vie quotidienne. Cette population neutralisée par la propagande et la répression du pouvoir commence à « manifester » son mécontentement envers la mafia qui dirige la Russie d’aujourd’hui et dont Poutine est devenu le chef contesté à l’avenir menacé…
Au Moyen-Orient, l’incapacité à se défendre des drones change la donne
Pour les Gardiens de la révolution en Iran, comme pour le Hezbollah au Liban dont il faut se souvenir que cette milice est aux ordres de Téhéran, leur capacité de riposte repose principalement sur l’utilisation des drones. Une arme particulièrement facile à fabriquer en quantité, à camoufler et à disperser, donc quasiment impossible à « éradiquer » comme l’ont affirmé trop vite Donald Trump et son ami Benyamin Netanyahou.
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En fait, non seulement ces derniers ne savent pas détruire les stocks de drones dont disposent leurs adversaires, mais pire encore ils savent difficilement s’en protéger… Leur retard dans ce domaine est étonnant alors que la guerre en Ukraine en fait la démonstration quotidienne depuis plus de quatre ans. Néanmoins, même les Ukrainiens qui ont développé des systèmes de détection adaptés et un très large arsenal d’armement anti-drones allant du brouillage à l’interception des drones par d’autres drones, ne peuvent pas garantir une protection étanche contre ces armes redoutables.
La « masse » de drones utilisés rend improbable leur interception complète
Pour les Gardiens de la révolution, les drones sont moins destinés à attaquer l’armée états-unienne (qui s’en remettrait facilement) qu’à stupéfier et apeurer les pays du Golfe. Ces pays riches et privilégiés croyaient se protéger en accueillant des bases militaires des États-Unis et se retrouvent maintenant la cible d’attaques indifférenciées – comme en Ukraine – contre leurs aéroports ou leurs infrastructures, portuaires et énergétiques, cruciales pour leur vie au quotidien.
Au Liban, l’armée israélienne fait l’expérience cruelle de ces drones du Hezbollah qui bénéficient des derniers progrès russes dans la guerre contre l’Ukraine, via l’Iran, notamment les modèles filoguidés qui sont quasiment impossibles à brouiller, et qui causent des pertes quotidiennes dans ses rangs. Tsahal peut toujours s’emparer de la forteresse de Beaufort, mais ses soldats s’y trouveront assiégés, par ces drones notamment, des drones qui permettent aussi de se passer des « points hauts » pour observer et pour bombarder.

Confrontées à cette capacité de nuisance de leur adversaire, ces armées surpuissantes se battent « à front renversé » et peinent à déboucher
En Ukraine, l’armée russe ne progresse quasiment plus malgré l’importance des moyens consacrés, 18 km2 seulement « conquis » pour tout le mois de mai 2026 (contre 450 km2 en mai 2025). Mais pire encore, elle n’est pas en mesure d’intercepter chaque jour les centaines de drones, mêlés de quelques missiles, lancés par les Ukrainiens comme des boomerangs qui reviennent frapper le territoire russe jusqu’à Moscou et Saint-Petersbourg.

Une situation intolérable pour Vladimir Poutine, un enlisement sur le front et un retour de flammes contre son pays qu’il ne sait donc plus « protéger ». Il était affligeant d’entendre son porte-parole, Dmitri Peskov, tenter d’expliquer que l’opération militaire spéciale contre l’Ukraine avait justement pour objectif d’empêcher de tels bombardements alors que ceux-ci en sont la conséquence évidente. Jamais la Russie ne serait bombardée ainsi si elle n’avait pas attaqué l’Ukraine.
Notons au passage que la propagandiste du Kremlin hébergée dans l’empire Bolloré, Xenia Fedorova sur CNews, n’arrive pas trop à expliquer pourquoi M.Poutine a immédiatement refusé la dernière proposition de négociation du président Volodymyr Poutine alors que la même affirmait que Zelensky refusait la paix…
Lire aussi : Pourquoi CNews diffuse la propagande de l’Empire russe de Poutine ?
De fait, Vladimir Poutine est en difficulté dans son opération militaire spéciale contre l’Ukraine parce qu’elle s’est renversée contre lui, elle est à front renversé : l’Ukraine était une proie pour la Russie, elle devient une menace pour le « maître du Kremlin ».

Au Liban, Benyamin Netanyahou se retrouve aussi à front renversé contre lui-même tant sa promesse « d’éradiquer » le Hezbollah est vaine et que ce dernier continue quotidiennement à provoquer et défier Israël. La solution de ce conflit se trouve évidemment à Téhéran, où se situe un troisième front renversé : celui qu’a ouvert Donald Trump. Ce dernier croyait écraser les Gardiens de la révolution, mais il est obligé d’annoncer pour la huitième semaine consécutive qu’il est sur le point d’accepter un accord… qu’il peine à réaliser.

Se battre « à front renversé » devient caractéristique d’une nouvelle ère où la guerre ne permet plus de soumettre son adversaire. Dès lors, quel intérêt pour une puissance de lancer une guerre contre un adversaire qui s’est préparé à résister et dont la capacité de nuisance est suffisante pour rendre une victoire inatteignable ?
PS : remerciements spéciaux au dessinateur Truant pour ses illustrations

Pour approfondir,
En écrivant à Vladimir Poutine, Volodymyr Zelensky s’adresse aux élites russes, lassées de la guerre en Ukraine, par Claire Gatinois, Thomas d’Istria et Benjamin Quénelle (Le Monde)
La guerre en Iran met à l’épreuve la proximité entre Donald Trump et Benyamin Nétanyahou, par Piotr Smolar (Le Monde)
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