Querelle des Anciens et des Modernes en Ukraine, valse des généraux et reprise des négociations ?

La direction de l’Ukraine a été marquée mi-juillet par une série de remplacements, de sorties et de nominations, concernant les affaires militaires et de défense en particulier. N’étant pas un observateur de la vie politique en Ukraine, je laisse à d’autres le soin d’expliquer les ressorts et les conséquences pour leur société. Mais dans cette publication, je voudrais souligner un aspect très important concernant cette vague de nominations que je pourrais résumer par une querelle, par nature infinie, « entre les Anciens et les Modernes », une polémique liée à la transformation de la guerre et à la difficulté pour les institutions militaires de se réformer.

La guerre en Ukraine s’est complètement transformée au point de révolutionner le système de défense

Contrairement aux apparences, ce ne sont pas deux personnalités incompatibles, le ministre de la défense Fedorov et le général Syrsky, chef d’état-major des armées, que le président Zelensky a dû séparer, mais deux approches complètement différentes de la guerre.

En effet, la guerre en Ukraine s’est transformée, notamment depuis 2025 avec l’emploi massif de drones et l’utilisation de l’Intelligence Artificielle. Celle-ci permet de se défaire des contraintes de pilotage physique (plus besoin d’avoir un pilote par drone) et dans une large mesure du brouillage (le drone s’autopilote) : il n’a quasiment plus besoin de recevoir des instructions en vol dès lors qu’il sait reconnaître le terrain qu’il survole et même les cibles qu’il cherche à atteindre.

Plus largement encore, la digitalisation de la guerre, – la transformation en données numériques des multiples informations recueillies par d’innombrables réseaux de capteurs –, et l’exploitation de ces données par l’IA (une fois encore) génèrent et développent de nouvelles techniques d’attaque, et donc de nouvelles possibilités de mettre en difficulté la Russie pourtant surpuissante militairement…

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Plus grand-chose à voir avec une armée traditionnelle faite de hiérarchie et d’obéissance silencieuse

Ces innovations révolutionnent la guerre elle-même et la manière de la faire. Pardon d’être caricatural, mais elles ne sont plus le fait de militaires tels qu’ils se concevaient jusqu’alors : masculins, virils et prêts à se sacrifier dans des corps à corps sanglants.

Non, ce sont des jeunes femmes et hommes, dont les armes ne sont clairement pas le métier et qui se battent avec ces nouvelles technologies qu’ils manient comme une évidence, mais dans une manière de faire qui n’a plus grand-chose à voir avec une armée traditionnelle faite de hiérarchie et d’obéissance silencieuse…

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Le général Syrsky, le chef d’état-major qui vient d’être limogé par le président Zelensky, est emblématique de cette armée conventionnelle, formée d’ailleurs à la russe, pour ne pas dire à la soviétique. Il était à la tête d’une organisation pyramidale et obéissante, même si la réalité militaire ukrainienne est plutôt une mosaïque complexe, héritage d’une histoire chaotique et d’affrontements depuis 2014 pas seulement contre les Russes, mais aussi entre des unités territoriales, des commandements spécialisés (comme les services spéciaux ou les drones) et des régiments quasi-autonomes.

C’est aussi cela que Fedorov, le ministre de la défense, voulait faire évoluer pour l’adapter à cette révolution de la guerre qui appelle une transformation complète de « l’appareil militaire », ce qu’il résume en ces termes :

« Aucun autre rôle ne confère l’autorité effective nécessaire pour lutter contre la corruption dans les marchés publics, mener à bien la transformation de l’armée, planifier et mener des opérations asymétriques contre l’ennemi, éradiquer la culture du mensonge et de l’irresponsabilité au sein du système »

Deux approches incompatibles où Zelensky a été forcé d’intervenir

Fedorov représente cette génération moderne qui veut faire la guerre avec ses atouts technologiques et qui goûte peu à la culture de l’ancienneté, du silence, de l’obéissance et de la hiérarchie. Il défiait tout simplement « l’autorité » du général Syrsky, pourtant l’officier le plus âgé dans le grade le plus élevé, ce qui n’est pas vraiment sa référence dans ce monde des réseaux de start-uppers, d’entrepreneurs rapides et en compétition permanente.

Un nouveau monde dans lequel Syrsky fait figure de dinosaure, pas seulement du fait de son âge canonique (le même que le mien, 60 ans) mais surtout pour son incompréhension de cette révolution technologique et culturelle qui rend obsolète l’institution militaire actuelle, celle qu’il commandait.

Des institutions de défense désormais dirigées par des quarantenaires

Le président Zelensky (48 ans) a dû manœuvrer avec habileté pour ne pas froisser la partie la plus conservatrice de l’institution militaire dont Syrsky est emblématique, en particulier lorsque ce dernier est venu lui réclamer de sortir ce jeune ministre de la défense (35 ans) qui déstabilisait l’establishment militaire et ses manières de faire.

Le président ukrainien a donc limogé Fedorov, provoquant la « levée de boucliers » d’une génération qui n’a pas l’intention d’être envoyée au front comme de la chair à canon. Alors, Zelensky a limogé le général Syrsky dans les jours qui ont suivi pour le remplacer par un profil hybride, le général Drapaty, reconnu par l’institution militaire comme un militaire expérimenté et courageux, mais d’une génération (42 ans) qui rend caduc la domination de l’armée par les plus anciens, ceux-là même qui peinent à comprendre que cette révolution de la guerre appelle aussi une transformation réelle et profonde de l’appareil militaire.

Certains auront noté que les Ukrainiens se sont beaucoup (largement ?) exprimé concernant leur désaccord avec l’éviction de Fedorov le ministre de la défense, d’autant que l’état de guerre reportant sine die la tenue d’élections, il faut aux citoyens ukrainiens trouver d’autres moyens d’exprimer leur opinion. Là encore, cette génération des Modernes utilise avec maîtrise ces réseaux sociaux qui semblent largement relayés sans vraiment pouvoir en mesurer l’audience réelle.

Une victoire incontestable des Modernes qui devrait interroger aussi nos défenses occidentales

En tout état de cause, ce sont ces Modernes qui ont obtenu le départ du général Syrsky quels que soient ses mérites, et son remplacement à la tête des armées (en tant que militaire car le chef des armées reste évidemment le président) par le général Drapaty de 42 ans, une génération plus jeune.

A titre de comparaison, dans nos armées occidentales, un brillant officier avec tous les sacrements (diplômes, brevets et expériences guerrières) ne peut espérer à cet âge être plus qu’un « jeune » colonel qui attendra des années encore pour passer général, et la toute fin de sa carrière pour accéder aux fonctions de chef d’état-major des armées, donc pas avant 55 ans pour préserver « la pyramide des âges » chère à l’institution militaire…

Cela en dit long sur les bouleversements que connaît l’armée ukrainienne confrontée à cette guerre en révolution et qui cherche à transformer un système militaire révolu. Il serait intéressant dès lors d’étendre ce questionnement à nos propres institutions de défense, empreintes de conservatisme et de traditions dans un monde qui se révolutionne sans crier gare ni prévenir. Face à cette révolution de la guerre, quid de nos armées occidentales ?

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Reprise des négociations par les Etats-Unis ?

Dans ce contexte de transformations au pluriel, les négociations avec la Russie de Poutine semblent avoir repris. Elles n’avaient jamais réellement cessé, mais Poutine avait clairement affiché qu’il ne négocierait rien tant qu’il n’obtiendrait pas au moins le Donbass, dont il lui manque toujours près de 5 000 km2.

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Il n’y a que Xenia Fedorova, l’amie trop proche de M.Bolloré, pour affirmer avec l’extrême-droite sur Cnews que Poutine veut la paix (et que la liberté d’expression est menacée en France). Ce dernier est surtout très emmerdé par les frappes ukrainiennes en profondeur sur son territoire qui incendient des infrastructures pétrolières, électriques et maintenant marchandes, importantes pour les Russes au quotidien, ces derniers ne comprenant pas ce retour de flammes dû à une opération militaire spéciale qui n’était pas censée durer.

Marco Rubio, le ministre des Affaires étrangères des USA, a donc repris la main pour discuter avec Sergueï Lavrov son homologue russe, et réanimer des discussions que Moscou avait pris soin d’anesthésier. De son côté, le président Zelensky a appelé les négociateurs officiels de Trump, Witkoff et Kushner, mais ces derniers sont empêtrés dans cette affaire du Golfe persique dont la faction la plus dure des Gardiens de la révolution (une autre révolution…) en Iran essaye d’enliser les Etats-Unis.


Une situation intenable à terme pour Poutine

Impossible dans ces conditions d’apercevoir une lumière au bout du tunnel, la seule certitude est que cette situation est intenable à terme pour Poutine alors que les Européens font démonstration d’une cohésion inattendue et bienvenue pour soutenir la résistance ukrainienne, avec ou sans les Etats-Unis. Mon regret est que les Européens n’arrivent pas encore à désigner leur représentant spécial pour négocier en leur nom cette sortie de guerre sans se laisser impressionner par ce maître du Kremlin qui ne maîtrise plus rien.

Affiche de propagande russe pour recruter de nouveaux soldats

En Ukraine, Fedorov négocie aussi son retour au gouvernement, marquant ainsi une transformation inéluctable du pouvoir, alors que la Russie semble irrémédiablement enlisée dans un pouvoir que Poutine a lui-même figé…

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