
Un front gelé, au moins dans les apparences
La guerre russe contre l’Ukraine s’accélère, alors même – ou peut-être pour la raison – que le front semble gelé. Au mois de juillet, les armées de Poutine n’ont progressé que de 22 km2, dont 17 dans la région de Donetsk où il leur manque plus de 5200 km2 pour « achever » leur conquête de cette région, 25 ans de guerre en perspective à cette vitesse-la.
Cependant, comme me l’a fait remarquer un jeune et brillant analyste en géopolitique, ce « front » n’est plus une ligne, mais une zone grise, une kill zone de plus de 30 km de large dans laquelle il est très difficile de déterminer qui avance et qui recule.

Autrement dit, même si la Russie n’avance qu’à pas de fourmi et avec des pertes colossales (1 000 tués et blessés graves par jour), elle continue à avancer et à menacer de nouvelles villes ukrainiennes dès lors que celles-ci se retrouvent à portée de son artillerie. Celle-ci est désormais constituée principalement de bombes planantes (bombes d’une tonne larguées par avion et qui détruisent tout) et de leurs essaims de drones qui terrorisent la population dans ce que certains Russes se délectent à appeler des « safaris », en filmant leurs futures victimes pourchassées par ces bombes volantes.
D’un point de vue politique, l’opération militaire spéciale de Poutine est jusqu’ici un échec, affichant l’impuissance de son armée face à la résistance ukrainienne, une armée russe incapable de faire plus que bombarder au quotidien depuis quatre ans et demi, pour essayer sans trop de succès de « terroriser » ces Ukrainiens qui refusent de subir.
C’est dans ce contexte que la guerre des drones et des missiles connaît une escalade brûlante dont l’issue est des plus incertaines.
Sous les bombes que les drones peuvent déposer partout ou presque
Sur la zone de front, avec des moyens de guidage et une portée relativement limités, les Russes et les Ukrainiens utilisent environ 10 000 drones par jour de part et d’autre, rendant invivable cette zone quasiment désertée par la population civile.
Bien au-delà de cette zone, dans des frappes dites « en profondeur » parce qu’elles sont éloignées du front jusqu’à plus de 2 000 km, la Russie et désormais l’Ukraine s’envoient des centaines de drones chaque jour avec une symétrie qui pourrait (devrait ?) convaincre les deux belligérants de l’inutilité de cette guerre, mais qui nourrit aujourd’hui une dangereuse escalade : les Russes attaquent les infrastructures énergétiques de l’Ukraine, l’Ukraine attaque désormais les installations pétrolières russes ; les Ukrainiens attaquent les grandes plateformes russes de distribution des colis commandés sur internet (l’équivalent d’Amazon) et les Russes ripostent maintenant en détruisant l’équivalent en Ukraine.

Les Russes font au quotidien des victimes civiles dans leurs attaques « indiscriminées » puisqu’elles visent indifféremment des immeubles d’habitation ou des gares en Ukraine, mais les Ukrainiens aussi tuent et blessent des civils dans leurs attaques contre des sites logistiques ou industriels russes. Les seules différences entre les frappes russes et ukrainiennes sont dans l’intentionnalité de faire des victimes civiles et surtout dans la volonté pour Poutine de soumettre son voisin quand ce dernier n’a jamais cherché à le mettre en danger ou à l’attaquer, contrairement à ce que racontent ses propagandistes.
Néanmoins ces frappes dans la profondeur ne sont pas caractérisées par le ciblage d’objectifs militaires, mais frappent essentiellement des cibles civilo-politiques afin de faire plier la volonté de l’adversaire, ce qui constituent formellement des crimes de guerre dont tout le monde se fout désormais et qui se répondent comme dans un miroir de destruction.
Les dégâts sont relativement importants en Russie où la population avait cru jusqu’ici pouvoir être épargnée par cette guerre qu’elle n’a pas le droit de nommer. Des dégâts qui marquent la société russe en introduisant la guerre de plein fouet sur son territoire même, fragilisant un pouvoir poutinien qui ne sait pas empêcher de telles attaques et qui réagit jusqu’ici par l’escalade.
Lire aussi : Poutine se venge sur Kiev de son échec militaire, jusqu’où ira-t-il ? Comment les Européens peuvent lui résister ?

La très grave affaire des drones russes contre l’aéroport de Leipzig en Allemagne
C’est dans ce contexte d’escalade qu’il faut comprendre la très grave affaire de Leipzig : un drone armé, et probablement un deuxième, ont été découverts sur l’aéroport de cette grande ville allemande où transitent des transports aériens pour l’OTAN et pour l’Ukraine. A ce stade, l’enquête montre que l’objectif serait un avion de transport lourd ukrainien et qu’en dehors de la Russie, aucun autre pays ne pouvait envisager de détruire cet avion en l’attaquant au cœur de l’Europe.
Lire aussi : L’enquête sur le drone explosif de l’aéroport de Leipzig, en Allemagne, passe au niveau fédéral, par Gwénaëlle Deboutte (Le Monde)
Le drone armé retrouvé sur l’aéroport de Leipzig aurait dysfonctionné, mais il était bien destiné à attaquer un avion de transport civil en Europe. La Russie de Poutine est donc en train de franchir un nouveau cran dans cette escalade militaire en attaquant directement en Europe. Comment vont réagir ces pays européens membres de la coalition des volontaires qui soutient la résistance ukrainienne ?
Les services de renseignement européens et américains voient donc leurs prévisions avérées d’une agression directe de la Russie, mais avec un agenda accéléré quand ils espéraient bénéficier encore de temps pour se préparer. Cette affaire de Leipzig est très grave, le précurseur d’une extension de cette guerre de Poutine, qui pourrait se traduire aussi par des attaques cyber ou hybrides combinant des attentats de ce type, et plus agressif encore par une attaque militaire contre un pays frontalier de la Russie, typiquement un pays balte, pour mettre l’OTAN au pied du mur.

C’est aussi dans ce contexte qu’il faut bien réaliser ce que signifie l’incapacité de l’Ukraine de se protéger désormais des attaques par missiles balistiques de la Russie.
L’Ukraine et l’Europe sont désarmées face aux missiles balistiques russes
Depuis les premiers jours d’août 2026, l’Ukraine n’est plus en capacité d’intercepter les missiles balistiques que tirent les Russes, faute d’intercepteurs. Ces missiles russes, contrairement à ceux dits « de croisière » qui ont une trajectoire équivalente à celle d’un avion de combat et que toutes les armées savent relativement bien intercepter, ces missiles balistiques donc sont ainsi dénommés parce qu’ils grimpent très haut dans le ciel à des altitudes considérables et redescendent sur leur objectif à des vitesses hypersoniques (plusieurs fois la vitesse du son) du fait de leur trajectoire dite balistique.
Ces missiles balistiques russes sont aujourd’hui extrêmement difficiles à intercepter, seuls des missiles « anti-balistiques » en sont capables, car ils nécessitent des technologies très pointues pour les détecter et les détruire en vol.
Concrètement du côté occidental, seuls les Patriot et les THAAD produits par les États-Unis sont capables d’intercepter ces missiles balistiques. Les missiles européens Aster (pour le système Mamba) ou IRIS pour les Allemands ont des performances très insuffisantes dans ce domaine balistique, faute de regroupement industriel conséquent pour devenir compétitif par rapport aux Patriot.

Or ces intercepteurs états-uniens, qui ont largement été utilisés les années précédentes par l’Ukraine pour se protéger au moins partiellement des attaques russes, ont été tellement sollicités lors des différents épisodes de la guerre du Golfe de Donald Trump contre l’Iran, que les nouveaux exemplaires fabriqués sont désormais réservés exclusivement au réarmement des États-Unis et de leurs alliés au Moyen-Orient, d’Israël à l’Arabie Saoudite.
« Il y a une forme de trahison de Donald Trump vis-à-vis des Européens »
Il y a une forme de trahison de Donald Trump vis-à-vis des Européens qui ne se voient même pas livrer les exemplaires déjà payés pour protéger l’Ukraine. Mais une « trahison » largement prévisible compte tenu du comportement chaotique et incohérent de ce président états-unien sur qui plus personne ne peut compter, les Européens au premier chef.
Qui peut encore compter en Europe sur la protection des États-Unis ?
Certes une dizaine de pays européens, dont l’Allemagne, la Pologne et la Suède, disposent aussi de stock de missiles Patriot, mais ils ont déjà livré à l’Ukraine leur marge et considèrent qu’il ne leur reste plus que les munitions indispensables pour se défendre eux-mêmes, tout du moins quelques zones sensibles.
Au dernier sommet de l’OTAN en juillet, Trump a annoncé qu’il accordait la licence de fabrication du Patriot à l’Ukraine (ce qui ne réglait rien à court terme compte tenu des délais de fabrication supérieurs à l’année…), avant de se rétracter du fait du fabricant (Lockeed Martin en l’occurrence) qui évidemment ne veut pas perdre son avantage compétitif sur des missiles vendus à plusieurs millions $ l’exemplaire et qui ont nécessité trois décennies d’investissements considérables.
Cela veut dire que l’Ukraine pouvait jusqu’ici intercepter les deux tiers des missiles russes qui la menaçaient, mais aujourd’hui elle est quasiment sans protection face à ces redoutables missiles balistiques. Le seul frein dans leur utilisation par la Russie est le faible nombre que cette dernière est capable de produire (100 à 300 par mois) en espérant que la Corée du Nord n’arrive pas à lui livrer ce type de munition dont elle dispose en centaines d’exemplaire.
La coalition des volontaires a lancé le 14 juillet dernier un projet industriel commun pour produire au plus vite avec l’Ukraine un système performant anti-balistique – enfin ! –, mais il lui faudra plusieurs mois, vraisemblablement plus d’une année pour ce faire.
Lire aussi : 14 juillet, défilé sur les Champs-Élysées et défis aux agresseurs
Les alternatives ne sont pas très crédibles, attaquer les lanceurs par exemple alors que les Russes en disposent de centaines (lanceurs terrestres, aériens et même des navires de combat). Compte tenu de l’enjeu financier, les États-Unis vont probablement aussi reprendre leur livraison d’ici quelques mois, mais cela fait froid dans le dos de constater l’impréparation des Européens sur le sujet.
Des Européens qui comptaient encore sur l’illusion d’un bouclier états-unien tandis qu’en se regroupant, il leur faudrait seulement quelques années pour rattraper et concurrencer les fabricants US, comme l’a remarquablement fait Airbus par rapport à Boeing dans le domaine de l’aviation civile.
Quand la Russie s’attaque à ceux qui pourraient apporter une dimension européenne à notre défense
Toujours dans ce contexte d’escalade brûlante, il est saisissant de constater que la Russie de Poutine, sans même s’en cacher, a lancé des attaques virulentes contre Raphaël Glucksmann, candidat potentiel aux élections présidentielles en France, et surtout porteur politique d’une défense européenne qui seule a la taille pour contrer les ambitions impériales de Poutine.
Voilà qu’un organisme directement rattaché au GRU, le renseignement militaire russe, s’attaque sur les réseaux sociaux à la notoriété de Raphaël Glucksmann en diffusant de fausses informations produites par Intelligence Artificielle sur sa compagne, la journaliste Léa Salamé, grâce à une interview intégralement truquée d’Edwy Plenel cofondateur du très sérieux Mediapart.
Face à un Vladimir Poutine qui refuse d’ouvrir une négociation pour sortir de ce conflit qu’il a lui-même déclenché et qu’il fait désormais escalader, les pays européens réagissent, avec lenteur mais avec détermination. Ainsi, la France a enfin décidé l’expulsion et le gel des avoirs de la propagandiste du Kremlin qui œuvrait au cœur même de CNews, media mis au service de l’extrême droite, relais de la Russie, par monsieur Bolloré.
En effet, confrontés à une escalade brûlante de cette guerre russe, la question pour les Européens n’est plus de se préparer à un éventuel affrontement, car nous sommes désormais en confrontation quasi-directe avec la Russie de Poutine.
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