[Illustrations par Truant,:truant.cartoons@gmail.com, Lecture par Via Logos, joseph.foret@vialogos.fr]

L’actualité est très rapide avec ce retour d’été, mais il ne faut pas passer à côté de l’importance du déplacement du directeur de la CIA à Moscou, destiné à porter plusieurs messages clés à Vladimir Poutine, qui est dans une impasse et donc plus dangereux que jamais…
Dans le contexte actuel « d’escalade brûlante » de la guerre russe contre l’Ukraine, du fait que Poutine n’avance plus sur le front et qu’il prend des coups jusqu’à Moscou, le déplacement du directeur de la CIA, John Ratcliffe, ne peut pas être anodin.
Le transport dans un avion militaire C17 est lié au fait que John Ratcliffe s’est déplacé à Moscou avec des véhicules de la CIA, permettant de communiquer et de discuter sans risque d’être écouté. Cela a un côté « débarquement » auquel la Russie pouvait très bien s’opposer si elle n’avait craint de se fermer un canal d’échange crucial… Par ailleurs, la discrétion d’un tel déplacement étant très relative, cette mission était donc confidentielle mais pas cachée pour autant.

Cette visite n’avait pas été annoncée officiellement, en particulier aux pays membres de la coalition des volontaires qui venaient de se réunir le 24 août, j’y reviendrai. Le fait que le directeur de la CIA se déplace à Moscou, presque « secrètement », le 25 août est d’abord la manifestation d’une volonté de faire redescendre la tension et de « déminer » un certain nombre de sujets pour lesquels John Ratcliffe fait office « d’ambassadeur sans diplomatie ».
Le directeur de la CIA fait office « d’ambassadeur sans diplomatie »
Le directeur de la CIA a pu en effet aborder ces sujets sans risquer qu’ils soient diffusés, ni utilisés dans une énième polémique publique portée par l’entourage de Vladimir Poutine ou dans les tweets délirants de Donald Trump. Et la crédibilité du directeur de la CIA est autrement plus importante que celle de ses envoyés spéciaux Steve Witkoff, l’ami promoteur immobilier, et de Jared Kushner son gendre…
Il faut noter enfin l’empressement de Donald Trump à assurer aux médias que « ce déplacement n’était lié ni à l’Iran, ni à des menaces russes contre l’OTAN », alors même que ces derniers ne lui posaient pas la question.

De fait, il s’agit bien de ces sujets qu’il était nécessaire d’aborder en urgence. Le premier d’entre eux est la préparation d’agressions contre des pays de l’OTAN, dont l’attentat manqué de Leipzig début août (des drones russes attaquants un avion de transport civil ukrainien sur un aéroport allemand) et l’incendie de plusieurs sites de fabrication d’armes en Europe sont les prémices.
Lire aussi : Pourquoi ces vagues massives de drones ukrainiens contre Moscou ?
Prévenir une extension du conflit
De telles attaques justifieraient en effet d’invoquer l’article 5 de sécurité collective de l’OTAN qui veut qu’une agression contre un pays membre déclenche une réaction de tous, y compris des Etats-Unis. Rappelons au passage que l’OTAN est le premier marché des fabricants d’armes états-uniens et qu’il est hors de question pour ces derniers de quitter l’organisation de défense collective, contrairement à ce que clame Trump…
Que le directeur de la CIA prévienne son homologue russe que les États-Unis seraient obligés de réagir est aussi une manière de dissuader, de « prévenir » la Russie de franchir une marche plus dangereuse encore dans sa fuite en avant, une marche qui consisterait à lancer une opération militaire contre un pays membre (un pays balte par exemple).
Les renseignements états-uniens sont suffisamment précis pour connaître les options étudiées par Moscou, comme cela avait d’ailleurs été le cas avant le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022 et qui avait engendré aussi un déplacement à Moscou de William Burns, le directeur de la CIA de l’époque.
Prévenir aussi de la « tentation nucléaire »
A ce stade, la tentation pour Moscou d’utiliser une arme nucléaire tactique pour démontrer sa suprématie militaire battue en brèche par la résistance ukrainienne a probablement était évoquée aussi. La CIA rappelant que les États-Unis ont la capacité de détecter la préparation de telles armes, ce qu’ils avaient fait aussi au début de la guerre quand l’opération militaire spéciale de Poutine tournait au fiasco autour de Kherson fin 2022.
Lire aussi : 11 novembre 2022, date de la libération de Kherson par les Ukrainiens
« Nous vous voyons, n’y pensez même pas » est un message qui met en difficulté la Russie d’autant que la Chine avait déjà prévenu Poutine que cela constituait une ligne rouge (sans jeu de mots) parce que les armes nucléaires – quelle que soit leur puissance – ne sont pas des armes de guerre, mais des dispositifs de destruction massive et définitive, des systèmes de suicide collectif.
Dans le contexte actuel, le directeur de la CIA a partagé son estimation de l’ampleur des destructions auxquelles s’exposait la Russie, en termes d’infrastructures vitales pour son financement et sa vie quotidienne, si elle ne mettait pas fin – par un accord – à cette escalade dévastatrice.

Logiquement, John Ratcliffe a invité la Russie à revenir à une négociation qui ne consisterait pas « à régler les causes profondes du conflit » – l’argument de Poutine pour enterrer les premières discussions avec les envoyés spéciaux de Trump –, mais à stopper enfin cette guerre avant qu’elle ne produise plus de dégâts irrémédiables et obère l’avenir même de la Russie.
A ce titre, la destruction par des drones ukrainiens d’infrastructures pétrolières cruciales pour le financement de la Russie contribue à la ruine de cette dernière, sans compter l’impact immédiat sur les prix à la pompe et le mécontentement populaire.

Certains avanceront qu’un tel arrêt de cette guerre contre l’Ukraine serait vain car Poutine ne renoncera jamais, et pas seulement au Donbass. D’autres (y compris parmi Ukrainiens) se demanderont pourquoi ne pas accepter des concessions si elles apportent de réelles « garanties de sécurité » et surtout la fin d’un conflit qui a dépassé le million de morts et de blessés marqués à vie.
Ces questions sont aussi celles discutées par la coalition des volontaires
Le jour d’avant cette visite, la coalition des volontaires se réunissait pour marquer officiellement son soutien à l’Ukraine, dans le cadre du 35eme anniversaire de l’indépendance de cette dernière. Mais cette réunion avait surtout pour objet de discuter de trois sujets sensibles.
La première question porte sur le déficit de défense anti-aérienne qui fragilise l’Ukraine bombardée au quotidien par la Russie et qui interroge aussi sur la (très) faible capacité de ces pays européens à se défendre s’ils étaient eux-mêmes attaqués… Pour ce qui est de l’Ukraine, les Européens ont réussi à fournir quelques exemplaires d’intercepteurs Patriot et Aster30 puisque dans la nuit du 26 août les Ukrainiens ont pu intercepter sept missiles balistiques russes, ce qu’ils n’avaient pas pu faire depuis des semaines.
Lire aussi : les drones ne sont que la partie visible d’un iceberg qui a déjà renversé la guerre
Gardons cependant en mémoire que la question est loin d’être réglée, sachant que les Russes ont une capacité de production estimée à une centaine de missiles balistiques par mois, et qu’il faudrait donc aux Ukrainiens deux à trois cents intercepteurs (par mois) quand ils n’en disposent probablement que de moins d’une centaine… De plus, les Russes ont perfectionné leurs drones, en augmentant notamment leur vitesse grâce à de mini-réacteurs, les rendant plus difficiles à intercepter pour un temps.

La seconde question, essentielle pour la sécurité des Européens, est de se préparer aux prochaines agressions de Poutine, dont l’attentat de Leipzig en Allemagne était un précurseur. Ce sont au moins trois drones russes qui ont été utilisés début août et le fait qu’ils ne soient pas arrivés à leur fin – détruire un avion de transport ukrainien sur le tarmac de ce grand aéroport civil allemand – relève de la pure chance. La prochaine fois sera la bonne.
La coalition des Volontaires réfléchit donc aux mesures nécessaires pour se prémunir autant que possible (les drones sur Leipzig n’ont été détectés qu’après l’attentat) et pour déterminer comment ils devront réagir quand cela arrivera pour de bon : mobiliser des forces conséquentes aux frontières, frapper en retour sur un aéroport russe sans le reconnaître, intervenir directement dans le ciel ukrainien ?

Les Européens craignent plus encore une opération militaire russe contre un pays frontalier
L’agression de Poutine qui inquiète le plus les Européens et qui constitue leur troisième question est une opération militaire russe contre un pays frontalier obligeant de facto les pays de l’OTAN à réagir : comment et avec quoi ? En particulier si les États-Unis de Donald Trump se contentaient d’un tweet grotesque du président actuel en guise de réponse…
Sous couvert d’exercices, l’OTAN a renforcé son dispositif de détection et de réaction dans les pays frontaliers de la Russie, mais celui-ci reste sous-dimensionné face à un corps expéditionnaire russe, même limité à 50 000 soldats (et équipé massivement de drones), ce qui ne représenterait pourtant qu’à peine un dixième de ce que les forces russes mobilisent contre l’Ukraine.
Le risque d’une telle opération russe contre une partie du territoire d’un pays européen est évidemment qu’elle dégénère en un conflit global ou qu’au contraire elle tétanise les pays européens face à une Russie qui ne comprend et n’utilise jusqu’ici que la force.
Une négociation en lien avec l’Iran ?
En conséquence, la coalition des volontaires s’interroge sur les différentes possibilités de pousser Poutine à la négociation, un des arguments clefs délivrés par le directeur de la CIA à Moscou, comme expliqué plus haut. Que faudrait-il négocier et en particulier obtenir en termes de garanties de sécurité pour l’Ukraine et pour l’Europe si un accord de fin de guerre était trouvé ?
Lire aussi : Pourquoi Poutine redouble de violence dans sa guerre contre l’Ukraine ?
Puisque Trump l’a immédiatement nié, il est probable que le directeur de la CIA ait évoqué la situation avec l’Iran, dont la Russie est le premier allié. D’autant plus que c’est Moscou qui a fourni à l’Iran les tactiques et les modules techniques issus de leur expérience en ukraine qui ont permis aux drones iraniens de mettre en péril l’opération des Etats-Unis contre le golfe persique.
Dès lors, les États-Unis ont tout intérêt à relier la négociation de la Russie sur l’Ukraine à la situation difficile dans laquelle ils se trouvent eux-mêmes dans le golfe persique, à rechercher un soutien de la Russie pour convaincre l’Iran d’accepter enfin un accord, notamment sur le détroit d’Ormuz, qui reste aujourd’hui l’otage des gardiens de la révolution. En échange, les États-Unis aideraient la Russie à obtenir certaines concessions…
La réunion de la coalition des volontaires comme le déplacement du directeur de la CIA à Moscou n’ont donné lieu à quasiment aucune déclaration officielle : la situation est donc très sensible, elle peut désormais s’enflammer aussi bien que s’éteindre. Mais il est peu probable qu’elle puisse continuer « en l’état ».

En savoir plus sur Ne Pas Subir
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Merci
Alain Clavet alain.r.clavet@gmail.com
J’aimeJ’aime