Génocide contre les Tutsis au Rwanda : l’armée ne doit pas être le pare-balles de décisions politiques

Dans une interview publiée le 18 septembre dans le Figaro, le général Lafourcade, commandant de l’opération Turquoise déployée en juin 1994 pendant le génocide contre les Tutsis au Rwanda, se livre à une étonnante manœuvre que l’on pourrait qualifier de renversement de l’histoire.

Prenant appui sur une décision de la Cour de cassation, qui confirme un non-lieu en faveur de 22 militaires français accusés de « complicité de génocide » par les associations Ibuka, Licra, Survie, FIDH et LIDH, le général Lafourcade exprime sa « très grande satisfaction » d’être relaxé. « Cet arrêt restera dans l’histoire », affirme-t-il.       

Premier biais : un non-lieu n’est pas une relaxe. Un non-lieu est prononcé lorsque les preuves ou les indices recueillis ne sont pas jugés assez solides ou nombreux pour renvoyer le ou les mis en cause devant un tribunal. Autrement dit, un non-lieu ne dit rien du fond. Si de nouveaux éléments apparaissent, l’instruction peut être rouverte.

Deuxième biais : « l’histoire » est déjà dite, ce que le général Lafourcade semble ignorer. La commission d’historiens, connue sous le nom de commission Duclert, réunie à la demande du Président de la République, chef des armées, a rendu en 2021 un rapport fondé sur des milliers de documents classifiés aux conclusions claires et nettes.

Dans le cas précis examiné par la cour de cassation, le rapport Duclert cingle « un échec » de l’armée française : « Face à l’objectif (de l’opération Turquoise, NDLR) de sauver les victimes du massacre, Bisesero est à la fois un échec et un drame ». Sur ces collines du Rwanda, trois jours durant, des centaines de Tutsis pourchassés par les tueurs du génocide furent livrés à eux-mêmes alors qu’un commando de l’air, le CPA10, mené par le lieutenant-colonel Jean-Rémy Duval, avait signalé « une situation d’urgence qui débouchera sur une extermination ».

Plus direct encore, dans un texte publié par la revue Études en 2021, le général Patrice Sartre, qui participa à l’opération Turquoise en 1994, parle de « faillite » à Bisesero : « Toute remontée d’information lucide et sincère était découragée (…) rendant la politique française au Rwanda sourde, aveugle et décérébrée (…). Ce biais cognitif volontaire rendra les décideurs français inconscients du risque génocidaire puis les maintiendra jusqu’à aujourd’hui incapables d’intégrer les critiques de l’après-génocide », explicite-t-il. 

C’est là, très exactement, le troisième biais auquel cède le général Lafourcade. Voulant dénoncer à tout prix des poursuites basées sur ce qu’il nomme des « rumeurs » ou de la « propagande » relevant selon lui « du grand art », le commandant de l’opération Turquoise se lance dans un réquisitoire à l’allure de règlements de comptes.

Pour affirmer sa thèse, le général Lafourcade prend appui sur l’instruction menée par le juge Bruguière relative à l’attentat du 6 avril 1994, déclencheur du génocide des Tutsis. Cette enquête, close en 2006 – ce que le général ne signale pas -, a vu son intégrité totalement remise en cause par le successeur du juge Bruguière, le juge Trevidic, qui déclarait le 9 septembre dernier : « Je n’ai jamais vu un dossier aussi pourri de ma vie, aussi politique, aussi manipulé, c’est la réalité. Et je n’ai jamais vu une situation où je récupère un dossier où tout est mensonge ».

Que le général Lafourcade se sente blessé par la mise en cause de l’armée française à Bisesero, cela peut se concevoir. « L’échec » et la « faillite » sont patents, actés. Pour autant, se maintenir plus de trente ans après les faits dans la position « sourde, aveugle et décérébrée » de « la politique française au Rwanda » comme le notait le général Patrice Sartre, est pour le moins problématique. L’armée française et ses soldats sur le terrain n’ont pas vocation à se faire les pare-balles de décisions politiques prises dans le secret des états-majors et de l’Élysée.

« Nous, on est prêts (à intervenir à Bisesero, NLDLR). Nous obéirons aux ordres. Mais sont-ils prêts à Paris ? », s’interrogeait dans le Figaro du 29 juin 1994 le lieutenant-colonel Rémy Duval, chef du CPA 10 qui découvrit le premier la tragique situation des Tutsis pourchassés sur ces collines de l’ouest du Rwanda.

Trente-deux ans plus tard, la question posée par l’officier français reste sans réponse directe. Quand bien même le rapport Duclert rendu au chef des armées et entériné par la Présidence de la République conclut à « un ensemble de responsabilités lourdes et accablantes » de Paris.

Alors oui, il faut être « fiers » des soldats de Turquoise comme le note le général Lafourcade. Fiers du comportement du lieutenant-colonel Jean-Rémy Duval et de ses hommes du CPA10 qui tentèrent d’alerter, fiers de l’adjudant-chef du GIGN Thierry Prungnaund qui, avec un officier du 13e RDP, provoqua l’opération de secours à Bisesero, fiers du général Patrice Sartre qui ose se confronter aux erreurs, fiers des hommes de Turquoise qui se firent fossoyeurs ; fiers également de ces militaires qui tirèrent la sonnette d’alarme : le colonel René Galinié, le général Jean Varret… Fiers donc, mais sans aucune illusion sur ce que fut la politique de Paris au Rwanda.

Patrick de Saint-Exupéry, envoyé spécial du Figaro pendant l’opération Turquoise

Guillaume Ancel, lieutenant-colonel détaché dans une compagnie de combat de la Légion étrangère pendant l’opération Turquoise


Je rajoute à cette tribune, publiée à notre demande par le Figaro le jeudi 1er octobre 2026, une remarque concernant Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée au moment des faits.

Le général Lafourcade le cite en effet comme « un des rares politiques qui aurait défendu les militaires français » dans cette affaire… triste aveuglement face à un pouvoir politique à la « responsabilité accablante » et qui ne s’est jamais soucié un instant de l’honneur de ses militaires. Une « responsabilité accablante » d’un président Mitterrand agonisant et mal entouré, dont Hubert Védrine est un des derniers représentants.

Et puisque Hubert Védrine fuit toutes ses responsabilités dans ce « désastre français », et qu’il se terre lorsqu’il doit nous croiser, j’espère qu’il continuera à être questionné sur son rôle dans le génocide contre les Tutsis au Rwanda, alors qu’il s’agit probablement du seul génocide que la France aurait pu empêcher et ce n’est pas ce qui a été fait.





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