
Un des aspects marquants de ce conflit de haute intensité déclenché au cœur de l’Europe par Vladimir Poutine en février 2022, dans cette guerre russe contre l’Ukraine qui va bientôt atteindre les cinq années, est la difficulté de suivre la situation alors que défilent à un rythme étourdissant les bilans dévastateurs mais aussi l’absence de « développement » de cette guerre, comme si elle était figée par l’incroyable résistance ukrainienne.
Cependant, alors que sur le front la résistance ukrainienne est remarquable, le retournement de Donald Trump au profit de Vladimir Poutine menace ce courageux pays et toute l’Europe d’une défaite stratégique, dans une situation mondiale marquée par l’incertitude et tout particulièrement par le chaos impulsé par le président des Etats-Unis.
Sur le front, la situation de l’Ukraine est loin d’être désespérée
L’Ukraine est fragilisée par la trahison de Donald Trump, et pourtant la situation est inverse sur la zone de front : l’armée russe n’avance plus depuis plusieurs mois, elle recule même à certains endroits, notamment dans le Donbass. Dans la région de Donetsk, par exemple, l’armée russe a reculé en septembre 2026 de plus de 100 km2 et le mois d’octobre devrait être du même acabit.
De fait, la grande offensive russe qui devait achever la conquête du Donbass pour Poutine et le mettre en position de force dans une négociation avec l’Ukraine a été brisée par la contre-offensive, appelée opération Vivaldi, menée par les Ukrainiens depuis juin.

Certes, les forces russes sont loin d’être en déroute, mais elles ne réussissent plus à avancer. Les armées de Poutine ont même dû adopter une posture défensive, parce que les militaires ukrainiens redoublent d’ingéniosité pour leur infliger des pertes considérables et les faire reculer quand les Russes croyaient les déborder.
Le retournement de Donald Trump, écœurant mais pas « surprenant »
L’Ukraine reste largement soutenue, à l’exception notable des États-Unis, et pourrait ne pas craindre un cinquième hiver de guerre si ses capacités défensives n’étaient pas restreintes, abîmées par les décisions ignobles du président Trump : réductions de l’accès des Ukrainiens aux précieux renseignements états-uniens – un facteur clef de leur défense qui leur a permis de ne jamais être surpris et débordés jusqu’ici –, limitations des communications par satellites du réseau d’Elon Musk (que Poutine qualifie de « véritable génie »…) et enfin restrictions dans les livraisons d’intercepteurs de missiles Patriot bien qu’ils aient été payés par les Européens. Un lot de Patriot est ainsi bloqué par l’absence de signature de Pete Hegseth, le secrétaire d’Etat à la guerre de Trump.
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Le retournement de Donald Trump, qui a clairement fait le choix de privilégier le business avec Vladimir Poutine, au point que son envoyé spécial, Steve Witkoff, a même qualifié ce dernier « d’humaniste », peut nous écœurer mais ne doit pas nous étonner. Trump ne poursuit aucun agenda politique autre que de faire des affaires pour son cercle, son gendre notamment. Trump n’est ni un allié, ni un soutien à moins de lui faire miroiter des milliards, ce que peut-être les Européens auraient dû envisager.
« En Ukraine, Trump a fait le choix de s’allier avec Poutine pour faire du business avec leurs cercles mafieux »
Mais nous avons collectivement, au sein de la coalition des volontaires qui comprend le Canada, commis une grave erreur en espérant parler politique ou stratégie avec un dirigeant qui n’en a aucune, Trump. Sa guerre contre l’Iran en est l’illustration parfaite, elle a provoqué un choc pétrolier pour le monde entier, sauf pour les pétroliers états-uniens qui vendent à prix d’or leur produit que le développement de la mobilité électrique aurait dû faire tomber au « fond d’un puits ». En Ukraine, Trump a fait le choix de s’allier avec Poutine pour faire du business avec leurs cercles mafieux.

Les Européens et leurs alliés sont donc confrontés à un dilemme sécuritaire. Soit ils laissent Trump les livrer à « l’influence » de Poutine et se soumettre à ce criminel de masse (plus d’un million de morts dans sa guerre contre l’Ukraine), soit ils le font reculer – sans l’aide des Etats-Unis – en utilisant leur propre puissance, celle qu’ils sous-estiment faute de culture militaire et de volonté de résistance.
La puissance des Européens est largement sous-estimée… par eux
Si Poutine négocie en premier lieu avec son ami Trump la levée des sanctions économiques et sa réintégration au sein du G20, c’est parce qu’elles ont un impact sérieux sur le devenir de la Russie. D’une part, l’armée russe est incapable de soumettre militairement les Ukrainiens, d’autre part son économie s’étouffe sous les sanctions économiques.
En fait, Poutine n’a jamais été aussi faible, mais le maître du Kremlin s’est trouvé un joker avec l’inanité de Donald Trump, et même si les électeurs états-uniens sanctionnent ce dernier aux élections de mi-mandat, les dégâts sont déjà causés. La seule possibilité pour les autres pays occidentaux est de faire front en combinant sanctions financières et économiques avec une véritable implication militaire pour protéger l’Ukraine là où elle est fragile aujourd’hui : il faut la protéger des bombardements aériens quotidiens que lui fait subir Poutine.

Le simple fait que la coalition des volontaires (qui réunit tous les pays qui soutiennent la résistance) refuse à Poutine la liberté de bombarder l’Ukraine et interviennent militairement pour protéger autant qu’ils le peuvent le ciel ukrainien constituerait une démonstration de force qui peut faire basculer la Russie. Poutine menacera ces pays, comme il le fait déjà, mais il n’a pas les moyens de s’attaquer frontalement à eux, il provoque les Européens mais il est trop faible pour les attaquer militairement.
Soit les Européens laissent Trump leur imposer une défaite stratégique, soit ils résistent en faisant reculer Poutine
Une politique de puissance consistant à ne plus avoir peur mais à arrêter Poutine nécessite seulement que plusieurs nations se mobilisent sans attendre d’unanimité ni de soutien des Etats-Unis, en dehors de leur acheter les quelques armements qu’elles ne savent pas encore produire. Cette politique est à notre portée, elle dépend seulement de notre volonté, de notre volonté de résistance.
Franchir un tel cap, celui d’un engagement militaire, limité mais combiné à l’engagement économique et financier qui existe déjà dans les sanctions contre l’économie russe, serait aussi la garantie de sortir d’une forme de cynisme qui consiste, depuis presque cinq années, à laisser les Ukrainiens se battre seuls contre un empire menaçant. Au fond, est-ce que cela ne nous arrange pas que les Ukrainiens se battent contre la Russie plutôt que nous ?
En résumé, soit nous laissons Trump imposer à Zelensky une « défaite stratégique » pour toute l’Europe en acceptant une reddition aux conditions du Kremlin, soit nous faisons reculer Vladimir Poutine en espérant que les Russes se chargent de lui faire payer un tel échec. La solution est de fait entre nos mains, entre les mains de nos sociétés.
Pour approfondir,
Conforté par ses affaires avec Donald Trump, Vladimir Poutine compte intensifier la guerre en Ukraine, par Marie Jego (Le Monde)
[Illustrations par Truant, truant.cartoons@gmail.com, Lecture par Via Logos, joseph.foret@vialogos.fr]
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