Harcelé par les drones ukrainiens, en difficulté en Crimée, comment Poutine va-t-il réagir ?

La position de Poutine, dans cette guerre qu’il a lui-même déclenchée contre l’Ukraine, se détériore encore. Selon un récent rapport d’Energy Intelligence, une société états-unienne de recherche dans le secteur de l’énergie, un tiers des capacités de raffinage de pétrole russe ont été mises à l’arrêt en raison des frappes ukrainiennes de drones, ce qui est considérable.

Poutine a ordonné le renforcement de la défense antiaérienne autour de Moscou… au détriment d’autres régions russes qui se retrouvent plus affectées encore par ce qui devient une situation de crise pour le carburant. L’impact direct sur la vie quotidienne des Russes est évident, il se mesure dans la hausse des prix et même le rationnement dans certaines régions. La Russie n’est pas en mesure de vivre ainsi dans la durée.

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Le fait nouveau est la capacité développée par les Ukrainiens, avec cette nouvelle génération de drones, de rendre invivable des territoires bien délimités, comme la Crimée annexée par la Russie en 2014. Alors que cette péninsule, emblématique de la politique de Poutine de reconstitution d’un empire à sa botte, est hors de portée (à plus de 100 km) des unités terrestres de l’Ukraine, les drones permettent désormais aux Ukrainiens de l’isoler et de mettre en péril toute activité normale sur ce territoire.

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L’Ukraine est en train de priver la Crimée annexée des services essentiels que sont les transports et l’énergie

Les drones ukrainiens s’attaquent méthodiquement aux systèmes de défense antiaérienne pour finir de la désarmer, aux installations énergétiques et aux ouvrages clefs des transports dont les ponts qui relient cette péninsule au continent. Remarquons au passage qu’il s’agit à peu près des mêmes objectifs que proposait Pete Hegseth, au président Trump contre l’Iran, mais sur un territoire gigantesque.

La Crimée se fait ainsi de plus en plus inquiétante pour ses occupants, qui sont effarés à l’idée d’être assiégés et privés des services essentiels (transports et énergie). Dans ces conditions, un peu comme sur la ligne de front, la Crimée est susceptible de devenir invivable, une étape avant de transformer cette péninsule en no man’s land ?

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Au passage, il est facile d’imaginer l’impact sur le tourisme, la Crimée constituant normalement un lieu de villégiature pour les vacances des Russes. Déjà en 2024 et en 2025, des attaques – pourtant très limitées – avaient créé l’émoi sur les plages, précipitant des retours de touristes qui se voulaient insouciants de cette guerre contre l’Ukraine.

Mais la situation est très différente aujourd’hui, la Crimée devient difficile d’accès, les coupures d’énergie et le rationnement de carburant instaurés donnent envie de fuir cette région qui bientôt sera considérée comme inhospitalière : une zone de guerre loin de la propagande du régime de Poutine affirmant encore récemment que tout se passait « conformément au plan ». La situation d’urgence (régionale, à ne pas confondre avec l’état d’urgence) a été déclarée par les autorités russes en Crimée le 26 juin et marque l’échec du pouvoir de Poutine à sécuriser cette région emblématique de ses « conquêtes ».

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Une réponse inéluctable du président Poutine

Confronté à cette situation, le « Maître du Kremlin » – que mes amis canadiens appellent Vladimir Patine – est obligé de réagir. L’objectif affiché de l’Ukraine est de l’emmener vers une négociation, objectif soutenu par les Européens (avec les Canadiens et les Australiens) qui financent la résistance, objectif partagé aussi par Donald Trump qui aimerait pouvoir afficher son « don » pour arrêter les guerres après son échec patent contre l’Iran.

Une négociation pour sortir de la guerre russe contre l’Ukraine fait donc l’unanimité… moins un. Vladimir Poutine sait qu’il risque son pouvoir et jusqu’à sa propre vie s’il devait reconnaître son échec à soumettre par la force, ce qui est à peu près sa seule force. Le président russe sait aussi qu’il serait en mauvaise posture pour négocier maintenant, alors qu’il avait « les cartes en main » encore quelques mois auparavant, pour reprendre les mots de Trump.

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Que peut faire Poutine pour s’éviter une négociation en mauvaise posture ?

Dans ces conditions, les options de Poutine sont réduites. Il peut déclencher des opérations massives de bombardement contre l’Ukraine, y compris contre des cibles civiles ou des infrastructures cruciales… mais il le fait déjà depuis 4 ans avec des résultats limités, si ce n’est de renforcer la haine et la volonté de résistance de l’Ukraine. La société ukrainienne avait d’ailleurs refusé la négociation initialement proposée par Trump à l’automne 2025 qui consistait à céder tout ce que la Russie réclamait, du Donbass à la démilitarisation du pays en passant par l’interdiction de l’accès à l’OTAN.

Dans cette perspective de rétorsion militaire, le point de vigilance est le très faible nombre depuis plusieurs jours de tirs de missiles russes contre l’Ukraine – essentiellement des drones sont utilisés actuellement par la Russie pour la bombarder quotidiennement– ce qui signifie, compte tenu de la capacité de production russe, que des dizaines de missiles sont probablement engrangés pour constituer une attaque plus spectaculaire que celles des 1 600 jours de bombardements précédents… mais cette option apparaît toujours aussi vaine.

Une menace nucléaire par trop utilisée

Poutine pourrait aussi être tenté d’essayer de faire peur aux Européens en réutilisant la menace nucléaire, mais il l’a déjà fait, avec son cercle, plus de 200 fois déjà, émoussant sérieusement sa crédibilité. De plus, son utilisation à plusieurs reprises de « l’invincible missile Orechnik » a démontré son absence de pertinence dans le cadre d’un affrontement classique : avec ses 6 têtes qui sont chacune l’équivalent seulement d’une charge militaire de 250 kg, un missile Orechnik sans ogive nucléaire n’a finalement pas plus d’effets sur le terrain que 3 missiles Kinjal, qui ont déjà été tirés à des centaines d’exemplaires contre l’Ukraine.

Autrement dit, le missile Orechnik n’a pas d’autre objectif que de jouer sur la peur, une arme essentielle dans l’arsenal de Poutine, mais qui a trop servi pour marquer encore les esprits, tandis que l’Ukraine n’en a que faire…

La question du nucléaire est du même acabit que l’Orechnik, Poutine l’a bien trop utilisé pour s’en emparer efficacement aujourd’hui et ses rares alliés, comme la Chine ou une partie de la personnalité chaotique de Donald Trump, lui ont déjà signifié qu’il se suiciderait en voulant utiliser cette arme de destruction collective.

Attaquer un pays balte pour disloquer l’OTAN et affaiblir l’UE ?

Poutine dispose cependant d’une option sérieuse pour aborder une négociation en position de force et remplir certains de ses objectifs : elle consiste à attaquer un pays balte. Il faut se rappeler en effet qu’un de ses objectifs stratégiques est de disloquer les organisations permettant à l’Europe de le contrer, en priorité l’OTAN et l’Union européenne.

L’OTAN et l’UE sont en effet des obstacles majeurs et bien trop puissants pour que la Russie risque de s’y confronter dès lors que ces organisations jouent collectif. Or jusqu’ici, sa guerre contre l’Ukraine a plutôt renforcé le pilier européen de l’OTAN, avec notamment l’entrée de la Suède et de la Finlande qui ne supportent plus d’être menacés, et le renforcement de l’UE que la guerre oblige progressivement à penser sa propre défense alors qu’elle dispose déjà de moyens considérables sur les plans économiques et financiers.

Une tentation pour Poutine, dans ce contexte d’échec en Ukraine et de crainte de négocier, serait alors de déclencher une autre confrontation militaire, qui pourrait faire éclater l’alliance militaire de l’OTAN et le consensus indispensable au fonctionnement de l’Union européenne. Certes, la Russie n’a pas les moyens de s’attaquer à des pays comme la Pologne ou même la Finlande qui se sont remarquablement préparées à mobiliser une partie de leur société pour se défendre, avant même de compter sur l’intervention de l’OTAN. Par contre, un des pays baltes constituerait une cible de choix pour ébranler ces deux organisations.

L’OTAN travaille depuis plus de deux ans sur ce scénario d’une agression russe contre un pays balte, en intégrant désormais le risque que Donald Trump refuse d’intervenir militairement contre son ami Vladimir et laisse choir ses alliés européens tout en racontant le contraire.

« Trump pourrait laisser choir ses alliés européens tout en racontant le contraire »

D’ailleurs, ses critiques virulentes et répétées contre le refus de l’OTAN d’intervenir dans la guerre qu’il a (lui aussi) déclenchée contre l’Iran donnent une bonne indication des raisons qui prétexteront son inaction. Son Vice-président JD Vance se charge actuellement d’affaiblir cette organisation militaire tandis qu’en sortir complètement serait politiquement et financièrement compliqué pour les Etats-Unis, l’OTAN constituant paradoxalement le premier marché pour ses entreprises d’armement.

Et sans les Etats-Unis, qui n’ont aucune obligation de s’impliquer militairement en cas de conflit contre l’OTAN, une intervention coordonnée des autres membres serait ralentie et fragilisée. En effet, ce sont encore les militaires de l’oncle Sam qui fournissent le cadre structurant des états-majors otaniens, structures cruciales pour la coordination des opérations des pays membres. Ce sont eux qui disposent des réseaux de communication, mais bien plus encore du système global de renseignement, de la capacité logistique de transporter des moyens lourds sans délai, des stocks de munitions et d’unités structurantes d’intervention (qui stationnent en Europe ou ailleurs, et qui sont destinées à intervenir très rapidement en cas d’engagement).

Une agression même limitée contre un pays balte mettrait à rude épreuve l’OTAN comme l’UE

Autrement dit, sans engagement des militaires états-uniens, les pays européens, même avec l’aide des Canadiens et des Australiens, auraient beaucoup de mal à intervenir rapidement pour empêcher un corps expéditionnaire russe de conquérir tout ou partie du territoire réduit d’un pays balte.

Et pour chasser cette armée russe ex-post, une fois installée sur une portion du territoire, il faudrait aux pays européens réunir au moins le triple de leurs forces et surtout accepter de se battre : supporter des pertes importantes dans les rangs de leurs propres militaires, des milliers de morts et trois fois plus de blessés, des pertes militaires comme les Européens n’en ont plus jamais connu depuis ces huit dernières décennies…

Des tensions terribles apparaîtraient alors au sein même d’une alliance atlantique torpillée par les États-Unis, qui furent pourtant son initiateur et son pilier jusqu’ici. Des polémiques surviendraient de plus au cœur même de l’UE entre des pays frontaliers de la Russie convaincus de l’importance de rester solidaires avec le pays balte agressé, et certaines nations plus éloignées du front qui rechigneront probablement à risquer des soldats qui n’ont plus l’expérience du combat… et dont les sociétés respectives ne voudront même pas en entendre parler tant elles ne se sont pas préparées.

Lire aussi : Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre ?

Nul besoin pour la Russie, dans ces conditions, de pousser trop loin leurs ambitions de « dénazification » et de protection de minorités russophones qui serviront de justification à leur nouvelle « opération militaire spéciale » : une moitié de la Lituanie par exemple leur suffirait pour créer une tension destructrice au sein de l’OTAN comme de l’UE. Avec 100 000 militaires (cinq fois moins que pour l’Ukraine), la Russie pourrait faire « un carton » dans un pays balte, tandis que les Européens se déchireraient autour des réactions nécessaires et des responsabilités respectives.

Le point clef de ce scénario repose évidemment sur ce fameux système de renseignement des États-Unis, si ces derniers ne préviennent pas à temps les Européens d’une telle menace.

Les capacités de réaction des Européens et de leurs alliés pourront seules faire barrage à la réaction de Poutine

Il faut se rappeler d’autre part que si l’armée de Poutine piétine globalement sur le front, elle continue cependant à avancer ponctuellement dans le Donbass où elle menace actuellement les villes de Sloviansk et Kramatorsk. Le projet de Poutine de conquérir le Donbass, qu’il a rattaché à la fédération de Russie, n’est donc pas complètement abandonné même si son armée cède le pas sur la plupart des autres fronts.

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Dans ce contexte, la détermination et la dangerosité de Poutine ne sont pas diminuées loin s’en faut, et ses échecs dans sa guerre contre l’Ukraine vont l’obliger à réagir. Le président russe essayera probablement la manière forte pour commencer, et ce sont seulement les capacités de réaction des Européens et de leurs alliés qui pourront lui faire barrage et le pousser vers une réelle négociation. L’envisager, se préparer à une escalade dans l’affrontement, se préparer à se battre pour nous défendre est crucial, afin de ne pas se retrouver tétanisés lorsque cela arrivera. Car dans ce contexte, Poutine réagira.

PS : vous aurez probablement noté que la guerre en Iran est considérée comme terminée puisque Donald Trump en a décidé ainsi… Il est peu probable que l’accord final soit une avancée, mais une troisième manche – le régime des Gardiens de la révolution vs la population iranienne – ouvrirait de nouvelles perspectives.
La difficulté essentielle porte actuellement sur le Liban, du fait que Trump n’ait pas exigé de son ami Netanyahou qu’il se retire enfin. La guerre pourrait alors continuer longtemps, sous couvert d’un cessez-le-feu dénué de sens qui permettrait à Netanyahou d’installer la société israélienne dans une guerre permanente, mais qui ne dirait pas son nom… Une illusion de normalité où la violence et la haine prospèrent, comme actuellement à Gaza et en Cisjordanie.


Pour approfondir,

Comment l’Ukraine organise l’étranglement logistique de la Crimée occupée par la Russie, par Emmanuel Grynszpan (Le Monde)

Guerre en Ukraine : de Sloviansk à Kramatorsk, un arrière-front sous la pression constante des Russes, par Thomas d’Istria et Virginie NGuyen Hoang (Le Monde)





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