Cambodge : que faire après que notre co-négociateur ait été descendu ?


Un événement marquant (frappant ?) dans le récit « Un casque bleu chez les khmers rouges » est le flingage de sang-froid d’un de nos co-négociateurs par un khmer rouge lors de ce qui était censé être une discussion sur l’application des accords de paix.
Beaucoup de lecteurs m’ont interrogé sur cette scène difficile et surtout sur nos réactions, que je n’ai sans doute pas assez détaillées dans mon témoignage publié aux Belles Lettres.


Stupéfaction et adaptation


La première réaction a été bien évidemment la stupéfaction. Je me souviens d’avoir cherché dans un réflexe de survie le pistolet automatique que je porte normalement à la ceinture, dans un étui de tir rapide sur le côté droit. Mais en vain, car les observateurs militaires se voient imposer d’être désarmés dans leur fonction pour afficher leur neutralité.
A ce moment précis, j’ai trouvé cela particulièrement regrettable voire désagréable, mais à la réflexion si j’avais sorti une arme, même en comptant sur le fait que j’étais (à l’époque) un tireur rapide et bien entraîné, cela aurait initié un échange de coups de feu dont plusieurs d’entre nous ne seraient pas sortis indemnes et qui aurait singulièrement modifié la poursuite de notre mission.

Quand ma main s’est posé dans le vide et que mon cerveau a réalisé que je n’avais aucun moyen de riposter, je me souviens que mon esprit est allé très vite – pour une fois – car l’enchaînement qui suivit ne laissait pas entrevoir de pause, ni de possibilité de débat : les khmers rouges ont repris le cours de la négociation comme si de rien n’était, j’avais donc le choix entre me lever pour leur faire un scandale, avec l’intuition puissante qu’ils allaient mal le prendre… ou bien continuer la discussion comme si tout cela était parfaitement normal. C’était peut-être une erreur, mais mon cerveau reptilien a choisi sans hésiter cette option qui avait l’avantage de canaliser nos interlocuteurs khmers rouges, à défaut de ramener à la vie ce malheureux officier que l’ONU nous avait dépêché parce qu’il était censé être un « expert en négociation ».


Enquêter pour quoi faire ?


Je me souviens qu’une fois ce round de négociation conclu et nos interlocuteurs repartis dans la forêt, nous avons eu à descendre le corps de notre compagnon d’armes dans la bâche que je transportai dans mon sac pour faire un abri temporaire. J’avais prévenu les transmetteurs australiens par talkie-walkie, qui ont alerté le quartier général à Phnom-Penh et l’équipe d’intervention rapide est arrivée en hélico assez vite, sans doute en moins de deux heures. Accompagnés de policiers scandinaves, ils ont commencé à procéder à une enquête minutieuse sur le décès de notre camarade et ils ont débuté sur place les auditions de nos témoignages pour reconstituer l’événement. Mais lorsqu’ils réalisèrent que la nuit allait tomber et que je leur rappelai que nous étions sans l’ombre d’un doute dans une zone particulièrement hostile, leur comportement changea radicalement : il fallut repartir au plus vite…

Je les vois refermer la fermeture éclair de la housse mortuaire dans laquelle ils avaient glissé le corps de la victime et tout le monde embarquer rapidement dans les deux hélicoptères qui les avaient emmenés jusqu’à nous. Ils nous déposèrent à Tbaeng Mean Chey sur le trajet de retour, dans un court posé, pressés qu’ils étaient de quitter cette province de jungle pas vraiment maîtrisée, à la frontière du Laos et de la Thaïlande.

Exposition Salgado Amazônia


Ne pas s’arrêter en chemin


En dehors du compte rendu précis que Jimmy, notre coéquipier britannique, rédigea le jour suivant, nous ne fîmes rien d’autre au sujet de cet assassinat et l’ONU sembla peu encline à l’idée de s’y arrêter, et encore moins de demander des comptes aux khmers rouges. Néanmoins je ne peux pas affirmer que des dialogues sévères n’aient pas eu lieu entre l’équipe du général australien Anderson qui commandait cette opération et les chefs khmers rouges qui avaient signé les accords de paix à Paris.

Ce dont je suis certain est que nous, – mon équipe d’observateurs comme le commandement de cette « armée du Monde » –, nous ne pouvions pas stopper cette mission de rétablissement de la paix parce qu’un des nôtres avait été abattu par un khmer rouge irascible, alors même que nous ignorons toujours les raisons de son geste, ou plutôt de cette exécution.
Peut-être aussi, en tout cas pour mes compagnons de fortune à Tbaeng Mean Chey, que nous ne voulions pas nous arrêter en chemin sur cette route si compliquée qu’est le rétablissement de la paix, tandis que nous avions déjà eu le plus grand mal à surmonter l’obstacle angoissant de se déplacer dans une région intégralement minée.

Hameau en jungle, à la frontière du LAOS




Par la suite, nous n’en avons quasiment plus jamais parlé, nous n’avons jamais été interrogés ou debriefés sur cet événement, aucune communication officielle ou officieuse n’est parvenue jusqu’à nous, au fond de cette jungle qui est désormais un parc national.
Mais cette affaire est restée omniprésente dans nos esprits, comme un prix à payer pour cette folle ambition que nous poursuivions, ramener la paix dans une société démantelée par vingt années de guerre civile.
C’est sans doute pour cette raison que j’ai voulu commencer mon témoignage par cet événement aussi brutal que frappant.

Ne pas subir…

Lire aussi : Cette Mercedes rouge que j’ai voulu arrêter

2 commentaires sur “Cambodge : que faire après que notre co-négociateur ait été descendu ?

  1. Je pose peut-être une question naïve mais lors d’une négociation où tu n’es pas armé, ne devrait-il pas y avoir au moins des camarades pour te couvrirent en cas d’agression ?Même si ils ne l’auraient pas fait, ils auraient pu te prendre en otage ou pire. Au moins une présence dissuasive (un blindé par exemple ?) ?
    Je sais que c’est beaucoup plus compliqué que cela lors d’un conflit mais les casques bleus sont extrêmement exposés, s’en est terrifiant à lire.
    Merci pour le partage.

    Aimé par 1 personne

    1. La question est très pertinente, nous aurions dû être escortés par un bataillon de soldats pakistanais dédié à cette mission pour notre région. Mais ils avaient comme instruction de leur état-major national de ne pas sortir de leur campement et ils n’assuraient donc pas cette protection tout en l’ayant accepté auprès de l’ONU.
      Après cet événement, nous avons demandé un réelle escorte et c’est une compagnie de parachutistes uruguayens qui y a été affectée, changeant radicalement la donne car à partir de ce moment là nous nous sommes sentis protégés.

      Aimé par 1 personne

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