Ukraine : les drones ne sont que la partie visible d’un iceberg qui a déjà renversé la guerre

[Illustrations par Truant, mailto: truant.cartoons@gmail.com, Lecture par Via Logos, mailto: joseph.foret@vialogos.fr]

Avec ce cinquième été de guerre russe contre l’Ukraine et cet épisode affligeant de guerre états-unienne contre l’Iran, les drones apparaissent omniprésents et transformateurs de la guerre. Ils le sont évidemment, mais uniquement la partie apparente d’un iceberg gigantesque qui bouleverse la défense et les affaires militaires.

Pour ce qui est de l’Ukraine, les drones jouent désormais un rôle essentiel sur le front, où ils remplacent en partie l’artillerie avec près de 10 000 « tirs » par jour (de chaque côté) soit quasiment autant que d’obus et de roquettes. Ces drones emportent d’ailleurs une charge similaire de l’ordre de 50 kg, comme les obus d’artillerie, mais ils sont manœuvrables jusqu’au bout de leur trajectoire, contrairement à ces derniers, et peuvent voler pendant des heures contrairement à la poignée de secondes d’une « salve d’artillerie ».

Pour les frappes en profondeur sur le territoire, russe comme ukrainien, ces drones sont redoutablement destructeurs tant ils restent difficiles à détecter et à intercepter massivement. Ils sont en effet de l’ordre de cent fois plus nombreux que les missiles et ils saturent les systèmes de défense plus encore lorsqu’ils sont mixés à ces derniers.

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C’est exactement cet « avantage tactique » qu’ont utilisé les Gardiens de la révolution en Iran pour riposter… contre les pays du Golfe et bloquer ainsi le détroit d’Ormuz, à défaut de pouvoir contrer les bombardements états-uniens. Ils ont pour cela été conseillés par la Russie, sur la base de leur expérience de la guerre contre l’Ukraine : les Iraniens ont bénéficié des conseils d’utilisation de ces drones, ainsi que de modules techniques russes permettant de contrer les brouillages et de contourner une partie des défenses.

Les drones s’appuient d’abord sur l’utilisation massive de données digitales

Ces drones sont très visibles dans ces conflits, mais leur efficacité est d’abord liée à la fourniture par les États-Unis à l’Ukraine (et dans une moindre mesure par la Russie à l’Iran) de données gigantesques qui permettent aux belligérants de situer les cibles les plus intéressantes (les drones ne peuvent pas faire de dégâts aux cibles « durcies », bunkerisées ou enterrées), de les engager avec un guidage terminal autonome, d’optimiser leurs routes…

Plus largement encore, ces données permettent aux Ukrainiens d’anticiper les manœuvres russes bien plus efficacement que des observations par satellites et d’estimer les taux de saturation nécessaires pour traverser les défenses anti-aériennes russes, ainsi que l’impact sur la société.

Autrement dit, cette digitalisation est la base de cette révolution de la guerre, où les drones sont des outils terminaux, des « vecteurs » d’opérations largement calculés par des modules d’Intelligence Artificielle seuls capables de gérer autant de données. Notons au passage qu’une grande partie de ces données sont fournies par les « géants de la Tech » qui pillent consciencieusement tout ce qui passe entre « leurs mains » pour alimenter ces IA au sein desquelles ils ont pris trois longueurs d’avance.

L’efficacité de ces drones et leur rôle disruptif dans la guerre sont dépendants de ces avancées technologiques et de ces développements de l’IA sans lesquels ils ne seraient encore que des maquettes réduites d’aéronefs avec un pilote à distance pour diriger plus ou moins adroitement chacun d’entre eux.

Cependant, l’utilisation massive de drones en Ukraine ne doit pas faire oublier deux autres armes qui sont dévastatrices pour les Ukrainiens dans cette guerre. Les premières de ces armes, pourtant les moins citées, sont les « bombes planantes ».

Les bombes planantes, terreurs silencieuses du front

Les « bombes planantes » sont des bombes aériennes classiques dont les Russes disposent de stocks considérables. Elles sont très puissantes, avec une charge militaire de plus d’une tonne, et sont équipées à bas prix (de l’ordre de 20 000 €) d’un kit d’ailes pour planer (d’où leur nom) allongeant leur portée jusqu’à 80 kms et surtout d’un module de guidage qui les rend précises, de l’ordre de 10 m ce qui pour une bombe de cette puissance est largement suffisant.

La caractéristique des bombes planantes est qu’elles détruisent tout (immeuble, bunker, infrastructures…) sans être aujourd’hui interceptables : un avion russe volant à 30 kms de la zone de front peut frapper jusqu’à 50 kms au-delà, avec une capacité de destruction sans commune mesure avec un drone. Ces bombes volantes sont utilisées par centaines par l’aviation russe pour pilonner cette zone très élargie du front et dévaster leur cible.

Ces bombes volantes ont une signature tellement faible qu’elles sont difficilement détectables et donc interceptables, le seul moyen efficace de les contrer serait d’empêcher l’aviation russe d’approcher à moins de 80 kms du front… L’aviation ukrainienne, modeste, n’a pas de telles capacités aujourd’hui. Pour ce faire, il faudrait lui fournir des missiles air-air de longue portée comme le Meteor européen (150 kms) et les systèmes (ou les données) de détection des avions russes à des centaines de kilomètres de distance, comme peuvent le faire les AWACS ou certains systèmes satellitaires.

Si des armées européennes étaient confrontées à de telles armes, seule une supériorité aérienne – la capacité d’aller chasser les bombardiers russes à plus de 100 kms du front – permettrait de contrer ces bombes volantes, véritables armes de dévastation sur le front et ses arrières.

Équiper l’armée de l’air ukrainienne de Meteor pour faire peser une menace sur les bombardiers russes à défaut de maîtriser le ciel (et les guider grâce aux AWACS de l’OTAN) serait une démonstration de la capacité européenne à se défendre contre de telles armes. Cela impliquerait que des avions russes soient abattus au-dessus de leur territoire (la frontière russe est rarement à plus de 80 kms du front ukrainien) ce qui aujourd’hui ne peut plus être considéré comme une ligne rouge, alors que l’Ukraine frappe quotidiennement la Russie et ce jusqu’à plus de 1 500 kms à l’intérieur de son territoire.

Fabriquer des armes anti-missiles balistiques et des missiles balistiques

La troisième arme qui pèse considérablement dans cette guerre contre l’Ukraine (comme dans la guerre contre l’Iran) est bien sûr le missile balistique. Très rapide du fait de sa trajectoire (en cloche dans le ciel), un missile balistique n’est interceptable aujourd’hui que par des missiles spécialisés de type Patriot dont les Européens ne disposent quasiment pas.

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La décision prise (enfin !) par une partie des alliés de l’Ukraine en juillet 2026 de constituer une coalition anti-balistique est cruciale dans ce domaine où l’Europe est dangereusement démunie, totalement dépendante des États-Unis et dispersée dans ses efforts. Avec une telle coalition, en quelques années, les Européens seront à niveau pour se défendre, mais il leur faudra en outre (ré)apprendre à attaquer en fabriquant aussi des missiles balistiques pour maîtriser ce domaine s’ils veulent le contrer efficacement.

Alors que Trump avait annoncé (mais que n’a-t-il pas annoncé ?) qu’il accordait une licence de fabrication de missiles Patriot aux Ukrainiens, le président des Etats-Unis s’est déjà ravisé, sous la pression des constructeurs de ces armements qui ne veulent surtout pas perdre leur avantage compétitif dans ce domaine très pointu et coûteux (le marché des intercepteurs de missiles balistiques est estimé en dizaines de milliards de dollars). Ils ne veulent pas risquer d’être concurrencés demain par des acteurs européens qui bénéficieraient de plus de l’expérience ukrainienne, y compris dans la fabrication accélérée et « économique » d’armes de guerre.

Dans l’immédiat, il faut réaliser aussi que nous ne pouvons pas nous passer des Etats-Unis

Cet état des lieux très simplifié est destiné à rappeler que les drones ne constituent pas l’alpha et l’oméga de la guerre révolutionnée. Les drones ne sont qu’une facette d’une situation où la guerre est déterminée en premier lieu par la capacité à récupérer des données et à les exploiter avec de l’IA pour anticiper et dépasser toute nouvelle forme de menace.

Dans ce contexte, la capacité à dominer l’espace aérien, – la suprématie aérienne –, reste cruciale pour éviter d’être pilonné par des armes rudimentaires mais dévastatrices comme les bombes planantes. En complément, l’interception des missiles balistiques dont la charge militaire et la portée en font des armes redoutables, laisse entrevoir un domaine beaucoup plus vaste encore, à hauteur seulement de l’échelle européenne : la protection de notre espace aérien, quels que soient les vecteurs utilisés, leur nombre et leur technologie, du drone piloté par IA au missile balistique en passant par les bombes planantes.

Protéger un tel espace nécessite de vastes projets européens pour faire passer la défense de l’Europe à un âge adulte et sortir de l’infantilisation entretenue par l’illusion d’une paix sans réalité et d’une protection états-unienne sans garantie.

Dans le contexte actuel, force est de constater que nous, Européens, n’avons pas encore les moyens de nous passer de l’aide – jamais gratuite ni sûrement acquise – des États-Unis et ce malgré l’imprévisibilité du président actuel. Et ce raisonnement peut être étendu de la même manière à « l’espace de nos données », toutes ces informations qui définissent notre monde et que nous devons protéger. Nous avons donc, plus que jamais, besoin de « se défendre sans avoir peur de se battre », au niveau européen et sans attendre…





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8 commentaires sur “Ukraine : les drones ne sont que la partie visible d’un iceberg qui a déjà renversé la guerre

  1. Article intéressant, mais encore une fois, vous évoquez les Patriotes comme les seuls pouvant répondre à la menace balistique. Je cite : « Un missile balistique n’est interceptable aujourd’hui que par des missiles spécialisés de type Patriot. » Or, les Ukrainiens qui disposent également du système SAMP/T Mamba avec leurs missiles Aster en font des retours excellents. Selon certaines sources, il serait plus efficace que les Patriots, car il faudrait en tirer moins, pour la même efficacité. Pourquoi alors n’évoquez-vous jamais ce système français ? D’autant qu’il est prévu de leur prêter un SAMP/T NG dont nous pourrons mesurer l’efficacité.

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  2. Merci M. ANCEL pour toutes ces informations détaillées et étayées…

    Aujourd’hui, tous les dictateurs s’en donnent à cœur joie dans tous les domaines au détriment des démocraties. Ces dernières puisent dans leurs ressources humaines pour tenter de trouver des parades à toutes ces exactions qui peu à peu nous gangrènent. Mais tout cela est trop lent et trop timide face à des dirigeants qui se permettent tout.

    Pour s’affranchir des US, l’Europe pourrait s’appuyer sur la dissuasion française pour contrer les actions russes sur le territoire européen. En l’absence de connaissance du type d’armement emporté par les vecteurs qui nous sont destinés, nous pourrions envoyer un Rafale porteur de l’arme nucléaire tactique avec la menace de la lancer sur le territoire ennemi.

    Cela me semble aujourd’hui la solution la plus « pratique » pour arrêter cette boucherie et cette menace qui arrive peu-à-peu sur nous.

    Sinon, l’Allemagne, la Pologne ou la Lettonie, ou autre, pourrait demander la même chose à l’OTAN.

    Fatigué de contempler ce désastre sans aune réaction efficace !

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  3. On pourrait se prêter à rêver que l’humain mette toute son intelligence et savoirs-faire au profit du bien entre les peuples et non pour détruire son prochain… mais est-il encore permis de rêver d’une forme de prise de conscience dans un monde où les politiques ne mènent qu’à l’enrichissement d’un petit nombre au détriment de tous avec une destruction inexorable de sa propre planète ?

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  4. Les drones appartiennent à quelle armée ? Et les pilotes de drones à quel corps armée ? Merci pour touts ces informations qui nous permettent de mieux comprendre et qui nous éclairent sur des facettes peu évoquées dans la presse

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    1. Chaque camp ( russe et ukrainien ) fabrique ses propres drones ou en achète à ses alliés respectifs. Chaque camp se procure également des composants de fabrication offerts ou vendus par leurs alliés. Organisation des systèmes sans pilote ( terre-ciel-mer) en Ukraine : une force nationale a été créée ainsi que des unités spécialisées au niveau de la brigade et du régiment . Les drones sont aussi utilisés dans toutes les unités tactiques sur le terrain ( observation, bombardement, transport de munitions, nourriture et eau, blessés, etc ). Pour approfondir vos connaissances : de nombreux sites diffusant une information fiable sont accessibles gratuitement sur le Net.

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