France-Rwanda, ombres et lumières du rapport Duclert

Le rapport de la commission Duclert, remis le 26 mars 2021 au chef de l’Etat, souligne la responsabilité accablante de la France et de François Mitterrand, alors président, dans le génocide des Tutsi, en 1994.
Les conclusions de ce travail de deux années, d’un groupe d’historiens sur « la France, le Rwanda et génocide des Tutsi », marquent un tournant historique dans cette dramatique affaire.

Une lumière crue sur les responsabilités accablantes du pouvoir exercé par François Mitterrand

Le rapport Duclert est d’abord une lumière dans ce tunnel de mensonges et de déni qui a caractérisé cette question pendant 27 années.
Lumière parce que les conclusions sont claires et implacables : la commission d’historiens établit la responsabilité accablante du pouvoir mitterrandien, qui a commis une lourde faute politique en apportant son soutien aux génocidaires du Rwanda, avant et pendant les faits.
Le génocide contre les Tutsi au Rwanda a été le dernier génocide du XX° siècle, il a fait un million de morts et c’est sans doute le seul que nous aurions pu empêcher, mais ce n’est pas ce que nous avons fait à cause de l’aveuglement et des dérives de ce pouvoir sans contrôle.

La responsabilité de François Mitterrand et de son entourage est accablante, notamment celle de son secrétaire général, Hubert Védrine. Il est temps désormais de lui demander des comptes, plutôt que de continuer à écouter son « amour pour la géopolitique ».
Le rapport Duclert établit clairement la responsabilité primaire de cette affaire, qui est politique et je salue la détermination du président Macron qui a permis, – c’est historique –, la reconnaissance de cette faillite politique et morale de l’Etat français.
Rappelons aussi que la commission montre qu’il n’y a jamais eu de double génocide : c’est un mensonge mitterrandien, inventé pour atténuer la responsabilité du génocide contre les Tutsi, et cela s’appelle du négationnisme

Une confusion entre participation au génocide et complicité pour le soutien apporté à ceux qui le commettaient

Sur la question de la complicité, la conclusion du rapport est imprécise et mal expliquée. Elle m’a d’ailleurs valu de nombreuses réactions d’éminents juristes qui me rappellent qu’il n’y a, en matière de complicité de génocide, nul besoin de démontrer l’intention de détruire le groupe ciblé, si l’aide apportée en connaissance de cause est établie.
La commission conclut en effet qu’il n’y a pas complicité, au sens de « volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire », mais personne n’a jamais imaginé que François Mitterrand, Hubert Védrine ou l’amiral Lanxade ont souhaité participé au génocide des Tutsi. La commission Duclert fait donc une confusion entre « participation » et « complicité », qui est inappropriée mais peut-être pas involontaire. Elle n’appréhende pas au demeurant la question sur le plan pénal.

La question en droit, – dont la commission reconnaît son incompétence mais alors pourquoi s’exprimer à ce sujet ? –, est que la matérialité des actes est établie : les décisions de l’Elysée ont apporté un soutien de fait aux génocidaires, notamment avec l’opération Turquoise sur laquelle je reviendrai, mais sans laquelle les génocidaires auraient été balayés par leurs « ennemis » du FPR.
Plus grave encore, les livraisons d’armes pendant le génocide ou la décision cruciale prise par l’Elysée de faciliter la fuite des organisateurs du génocide relèvent bien de la complicité. Quant à la conscience de leurs actes, même si le rapport souligne l’aveuglement du cercle mitterrandien, ce qualificatif ambigu n’est pas suffisant pour protéger ces protagonistes de leur responsabilité, qui est jugée « accablante » par cette même commission.

La France, en tant qu’Etat, a peu de risque d’être poursuivie pour complicité puisque seul un autre État peut l’en accuser et que même le Rwanda ne l’a pas fait.
Par contre les responsabilités personnelles seront, je l’espère, engagées sur le plan judiciaire.
Et si les actions en justice ne débouchaient pas, notamment parce qu’un Hubert Védrine continuera à se protéger derrière le fait qu’il n’était pas formellement un « décisionnaire », la culpabilité morale et politique est désormais établie. Il ne sera pas un « responsable mais non coupable » de ce désastre français.
En effet, le rapport Duclert conclut sans ambiguïté à une responsabilité politique et historique, il s’agit bien ici de faits de « complicité » pour avoir apporté un soutien aux génocidaires, ces nazis de l’Afrique des Grands Lacs.

Des zones d’ombre qui font du rapport Duclert une étape

Le travail de cette commission a le mérite aussi de répondre partiellement à la question du « pourquoi », mais le rapport Duclert reconnaît de graves vides dans l’analyse des archives auxquelles l’accès historiens ont pu accéder, dessinant autant de zones d’ombre, inquiétantes et sombres :

Impossibilité d’accéder aux archives de la mission d’information parlementaire de Paul Quilès en 1998, qui avait été chargée de couvrir cette désastreuse intervention de la France et notamment l’opération Turquoise. Ces archives comportent certains éléments très critiques sur l’intervention militaire, des témoignages cruciaux qui ne sont pas dans les archives consultées, et qui ne concernent pas seulement les décisions politiques qui ont prévalu.

L’absence d’archives sur les activités de Jean-Christophe Mitterrand, pourtant suspecté d’avoir organisé des trafics peu reluisants avec son alter ego du clan Habyarimana, en dit long sur la nature des affaires du « conseiller Afrique » de l’Elysée, elles ne peuvent être laissées sans suite.

Une analyse indigente des opérations militaires, sur ordre ?

Mais le plus troublant, dans le rapport Duclert, reste l’absence d’analyse des opérations militaires, et en particulier de l’opération Turquoise.
Sur ce point, le travail de la commission est indigent, c’est une compilation de rapports d’état-major et des satisfecit de ses dirigeants.
Soit cette partie avait été confiée à Julie d’Andurain avant qu’elle ne soit obligée de se retirer, soit il y a eu un accord avec les dirigeants militaires pour que les responsabilités militaires ne soient pas « analysées » par cette commission, ce qui revient peut-être au même.

Pour revenir aux faits, je rappelle que j’ai participé à l’opération Turquoise et que ce n’était pas une opération « strictement humanitaire », elle a servi de couverture pour tenter de remettre au pouvoir les génocidaires, elle a protégé leur fuite face au FPR et elle a permis de livrer des armes aux génocidaires dans des camps de réfugiés, notamment via la base opérationnelle de Goma.
Mais les ordres de reprendre Kigali auraient « disparu » des archives étudiées par la commission, l’opération de combat lancée contre le FPR le 1° juillet n’aurait laissé aucune trace, pas plus que les livraisons d’armes ou l’escorte polie d’évacuation des organisateurs du génocide vers le Congo ?
La préservation de la radio des mille collines est présentée comme un banal sujet opérationnel, alors qu’elle était le moyen de diffusion et de propagande du gouvernement génocidaire.

Au-delà de Turquoise, les combats menés directement par des soldats français sans qu’une guerre ait été autorisée, les lamentables manœuvres de diversion sur l’assassinat du président Habyarimana et la disparition des boîtes noires de l’avion ne sont même pas évoquées. Les interventions « inappropriées » des militaires français ont donc été soigneusement évitées…

Certes mes compagnons d’armes ont agi sur ordre, mais leur responsabilité est engagée dès lors qu’ils ont accepté de les exécuter. Ce n’est pas le rôle des historiens d’éluder des pans entiers de cette affaire, et un très important travail de recherche critique reste à mener sur cette « co-production » militaire de faits condamnables. Cette analyse indispensable ne peut se borner à montrer du doigt deux officiers généraux de l’état-major particulier de l’Elysée.
Bien plus, les affaires de livraisons d’armes, d’opérations contre les ennemis des génocidaires ou de Bisesero, constituent autant de dossiers qui ne peuvent être ignorés, même si le niveau de responsabilité est secondaire par rapport aux décisions politiques de l’Elysée.

De plus, le soutien de la France ne s’est pas arrêté avec la la fin du génocide et il convient de comprendre les conséquences de la poursuite de la « résistance » menée par les nazis qui continuaient à être soutenus par l’Elysée.

Pour établir aussi les responsabilités secondaires de cette affaire

L’idée fondamentale était bien de se recentrer sur les responsabilités politiques de la France, mais fermer les yeux sur les opérations militaires pour ne pas indisposer l’armée n’est pas digne d’un travail d’historiens, ceux de la commission Duclert semblent avoir été frappés de cécité, à leur tour, dans cette partie du rapport.

Cette indigence du rapport Duclert satisfera ceux qui estiment que l’armée ne doit pas être mise en cause, à commencer par le commandement militaire qui préfère être juge et partie, mais en termes de démocratie ce parti pris est douteux.

Plus que jamais, il est nécessaire que toutes les archives soient accessibles à tous les chercheurs, qu’ils intègrent les témoignages sur le sujet et qu’ils puissent questionner les protagonistes sans attendre qu’ils soient décédés, comme cela n’à pas pu être fait pour connaître et comprendre la guerre d’Algérie.
Ce sont ces zones d’ombre qu’il faut désormais éclairer.

Le rapport Duclert marque une étape cruciale mais non conclusive

Nous étions une poignée à nous battre pour que la vérité soit faite sur ce sujet du Rwanda, en commençant par Patrick de Saint-Exupéry et Maria Malagardis, Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas, Jean-François Dupaquier et François Graner, l’adjudant chef Prungnaud et le général Varret.

Nous avons été soutenus par les associations qui défendent la mémoire de la Shoah et les droits de l’homme, par des juristes et avocats qui veulent vivre dans un état de droit, quelques rares hommes politiques qui n’avaient pas peur des « éléphants du Parti socialiste » ou de l’intransigeance des amis d’Alain Juppé.
C’est désormais le président de la République qui reconnaît publiquement les dérives et la faillite du pouvoir mitterrandien sur l’affaire du Rwanda et nous avons le sentiment d’une cruciale avancée.

Mais ce rapport Duclert est insuffisant pour comprendre complètement cette affaire, comme cette commission le reconnaît elle-même, et il faut continuer sur cette volonté politique de chercher la vérité, c’est un chemin sans fin, c’est celui de notre démocratie.

Conclusions du rapport Duclert

7 commentaires sur “France-Rwanda, ombres et lumières du rapport Duclert

  1. Donc il y a de l’avancement ?
    Il faudrai une poussé citoyenne, un mouvement en avant, une pression publique non-violente. Utilisez les réseaux sociaux, partager le message, unifiant vous, vos camardes, des Rwandais, pour demander plus ? Je me fourvoie peut-être, mais il manque il manque l’opinion publique pour faire pression et demander la vérité. Tous ce sais un jour ou l’autre de toute façon personne n’y échappe à cette règle. Le temps joue. Autant pour eux que pour vous.

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