Du fait de son échec en Ukraine et de son ami Prigojine, le pouvoir de Poutine vacille

[English translation par Yurri Clavilier]

Je m’apprêtais ce 24 juin à publier un article sur la nécessité de faire preuve de patience face à ce qui était présenté trop vite comme un « patinage » de l’offensive lancée le 6 juin par les forces ukrainiennes pour libérer leur pays et qui rentre dans sa troisième semaine de combats. Nous disposons en effet de très peu d’informations pertinentes du côté ukrainien : lorsque le président Zelensky déclare que les progrès de l’offensive ukrainienne sont « plus lents que souhaité », il ne fait qu’appeler à la patience tandis qu’aucune indication étayée ne nous parvient sur le déroulement réelle des opérations. 

© Le Monde 

Mais je suis rattrapé par l’actualité et son accélération liée à un événement aussi significatif que grave : le pouvoir que Poutine dirigeait jusqu’ici en maître absolu est menacé d’implosion. Voilà qu’un de ses hommes liges, emblématique de la société mafieuse qui a prospéré en Russie sous son impulsion, se révolte et fait vaciller le régime Russe du fait de la guerre en Ukraine et en particulier de cette offensive. 

Prigojine, la chute du faucon mafieux mène la Russie au bord de l’implosion

Alors que le Kremlin déclare au quotidien qu’il a stoppé l’offensive ukrainienne, Prigojine, le chef mafieux de Wagner et ami de Poutine, affirme l’inverse et diffuse même le 23 juin une déclaration de guerre contre le commandement de… l’armée russe : 

« Le Conseil des commandants du PMC Wagner a pris une décision : le mal apporté par la direction militaire du pays doit être arrêté. Ils négligent la vie des soldats. Ils ont oublié le mot « justice », et nous allons le ramener. Ceux qui ont détruit aujourd’hui nos gars, qui ont détruit des dizaines, des dizaines de milliers de vies de soldats russes seront punis. Je demande : personne ne résiste. Tous ceux qui essaieront de résister, nous les considérerons comme un danger et les détruirons immédiatement, y compris tous les points de contrôle sur notre chemin. Et toute aviation que nous voyons au-dessus de nos têtes. Je demande à chacun de rester calme, de ne pas succomber aux provocations et de rester chez soi. Idéalement, ceux qui sont sur notre chemin, ne sortent pas. Après avoir terminé ce que nous avons commencé, nous retournerons en première ligne pour protéger notre patrie. L’autorité présidentielle, le gouvernement, le ministère de l’Intérieur, Rosgvardia et d’autres départements continueront à fonctionner comme avant. Nous nous occuperons de ceux qui détruisent les soldats russes. Et nous retournerons en première ligne. La justice dans l’armée sera rétablie. Et après cela, justice pour toute la Russie.« 


C’est bien une déclaration de guerre que lance alors Prigojine, obligeant Poutine à réagir contre cet homme qui semblait jusqu’ici n’être qu’une de ses marionnettes. Lui échapperait-il après son échec à Bakhmut où il croyait apporter au maître du Kremlin une victoire glorieuse, mais n’a rapporté qu’une petite ville intégralement dévastée, comme l’ont été la plupart de « ses » mercenaires ?

L’échec de Bakhmut et la disgrâce de Prigojine 

La société Wagner que dirige Prigojine est d’abord une entreprise mafieuse qui ne doit son existence qu’à la « bienveillance » du maître du Kremlin. « Société de services » qui s’est vue attribuer notamment de juteux contrats de restauration… pour les armées russes, la société Wagner est surtout connue pour son activité de mercenariat, en Afrique notamment, où elle vend la sécurisation du pouvoir de quelques autocrates contre le pillage économique des ressources du pays ou de la région concernée. 

Recrutant des « chiens de guerre », soldats perdus virés de l’armée régulière ou n’ayant jamais pu y rentrer, puis des repris de justice dont Prigojine fait partie (9 ans de prison), Wagner s’est fait connaître en particulier en Syrie où sa milice est intervenue dans une sordide compétition de violences et de crimes de guerre avec l’armée russe. 

Mais la principale force de Prigojine est celle qui se bat sur le terrain des médias, une armée de trolls chargée de répandre les vérités alternatives du patron de Wagner et qu’aurait appréciées Donald Trump pour le cynisme et les contre-vérités diffusées sans vergogne sur les réseaux sociaux. Cette force de communication n’est pas anodine, elle permet à Prigojine de diffuser ses propres nouvelles sans dépendre des réseaux contrôlés par l’Etat russe, un point essentiel dans la crise qu’il a provoquée. 

Quand Prigojine s’est pris pour un chef de guerre en s’aliénant les chefs de l’armée russe

C’est la guerre en Ukraine qui a fait sortir de l’ombre Prigojine, ce dirigeant mafieux s’est alors pris pour un chef de guerre en voulant donner une démonstration des connaissances militaires qu’il n’a jamais eues. 

This video grab taken from handout footage posted on June 24, 2023 on the Telegram account of the press service of Concord — a company linked to the chief of Russian mercenary group Wagner, Yevgeny Prigozhin — shows Yevgeny Prigozhin speaking inside the headquarters of the Russian southern military district in the city of Rostov-on-Don. © AFP

Face aux échecs répétés des soldats de Poutine en Ukraine, Prigojine a pris l’habitude de se dresser en compétiteur bruyant et violemment critique des armées russes ou plus exactement de leurs chefs : chaque occasion était bonne pour montrer qu’il pouvait facilement dépasser la médiocrité de l’organisation militaire grâce à son expérience d’homme d’affaires. La guerre devenait un business, il suffisait d’y mettre les moyens nécessaires pour remporter n’importe quelle bataille. 

C’est ainsi que Prigojine s’est mis en tête d’offrir publiquement à son maître une victoire éclatante pour redonner du lustre à une « opération militaire spéciale » qui s’illustrait au contraire par son enlisement. Il promet à Poutine, lors de l’été 2022, la prise de Bakhmut au milieu du front, une ville sans importance militaire mais sur laquelle il va concentrer tout son « savoir-faire » pour s’en emparer et faire briller son maître.

Seulement la bataille de Bakhmut tourne mal, les forces ukrainiennes opposent aux mercenaires de Wagner une résistance acharnée, tandis que les armées russes montrent à Prigojine que sa victoire dépend d’abord de leur bon vouloir. Si les militaires russes retirent leurs unités autour de la ville et réduisent l’intensité des tirs d’artillerie qui font toute la différence dans cette confrontation, les forces ukrainiennes reprennent aussitôt du terrain, faisant vaciller l’opération portée par Prigojine. 

Lire aussi : l’étrange destinée de Bakhmut

Finalement Poutine ordonne aux armées russes d’apporter le soutien indispensable pour que Prigojine puisse, le 20 mai seulement, annoncer qu’il a conquis cette ville martyre qui n’est plus en réalité qu’un tas de ruines. Et le patron de Wagner se retire du front début juin, dans ce qui semble être une mise à l’écart plus qu’une exfiltration. 

Quand Prigojine prend peur face à l’offensive ukrainienne 

Il était probablement attendu par Poutine que son ami et obligé, qui gère au passage une partie de sa fortune, se fasse discret, d’autant qu’une grande partie de son « armée » a été détruite dans ses assauts sur Bakhmut, sans doute plus de 20,000 morts et 4 fois plus de blessés. Une troupe de mercenaires « décimée » qui ne pourra même plus servir de réserve stratégique aux armées russes, tandis que celles-ci se préparent à la grande offensive ukrainienne.

Mais dès que l’opération de libération est lancée par l’Ukraine, le 6 juin, Prigojine se répand en critiques sur ses médias, mettant en cause la réalité des bilans rassurants portées pourtant par son maître – Poutine – et bien sûr la compétence des chefs des armées, qu’il fustige à travers le ministre Choïgou et le chef d’état-major des armées russes, le général Guerassimov.

Prigojine tient un discours vulgaire et populaire fustigeant le commandement militaire, mais aussi l’échec évident de l’opération militaire spéciale lancée contre l’Ukraine. Ces critiques permanentes sont autant de remises en cause de la politique de Poutine, pourtant interdites dans ce qui reste d’expression publique en Russie. Et ces critiques, virulentes et souvent grossières, semblent plutôt appréciées par une partie de la population russe qui n’en peut plus de la communication officielle, intégralement verrouillée et anesthésiée par le Kremlin. 

Le ministre de la défense , avec l’appui de Poutine, essaye de « remettre dans le rang » cet ami encombrant. Le régime russe exige que ses mercenaires signent un contrat avec le ministère de la défense, pour « bénéficier des avantages sociaux prévus pour les anciens combattants ». Kadyrov, le « chef d’Etat » de la Tchétchénie qui dépend intégralement du pouvoir de Poutine, l’a bien compris et annonce aussitôt qu’il se conforme aux nouvelles règles du Kremlin avec ses combattants. 

Mais Prigojine résiste et exerce une pression (médiatique) de plus en plus forte pour faire céder son ennemi personnel, le ministre de la défense.

Que se passe-t-il au sein des bases qu’occupent ses mercenaires ?

Les soldats de Wagner font l’objet de pressions fortes dirigées par le commandement militaire russe, et Prigojine, plutôt que céder, fait kidnapper un officier supérieur russe pour lui faire avouer publiquement que les braves miliciens de Wagner – ou plutôt ce qu’il en reste – sont harcelés par l’armée russe.

Le vendredi 23 juin, effrayé par l’avancée réelle des forces ukrainiennes et les pertes russes qui signifient qu’à terme les armées « officielles » de Poutine vacilleront, si elles ne vacillent pas déjà, Prigojine prend peur. Il prend peur pour lui aussi, quand il comprend que le ministère de la défense a bien l’intention de l’effacer. Prigojine affirme même que des unités militaires russes ont frappé ses propres bases pour le réduire au silence et le soumettre.

Avec une troupe réduite de mercenaires en mauvais état, après avoir voulu jouer un rôle de chef de guerre qu’il n’a jamais été et qui a essentiellement consisté à accabler les chefs militaires, Prigojine réalise qu’il est au bord du gouffre : il déclenche alors une insurrection armée qu’il prétend diriger contre ces chefs militaires qu’il hait, mais il menace en réalité l’intégralité du régime russe et tout particulièrement le pouvoir de Poutine. 

Les mercenaires de Wagner sont faibles, en nombre comme dans en état, mais Prigojine espère rallier dans son discours populiste une partie de l’armée russe excédée par la médiocrité de leur commandement comme de leur équipement. Un première colonne de quelques véhicules s’empare de l’état-major de Rostov, dans la région russe frontalière de l’Ukraine, qui est « simplement » en charge de conduire les opérations en Ukraine et dont les soldats n’opposent quasiment pas de résistance. 

Une autre équipe de Wagner atteint l’état-major de Voronej dans une autre région limitrophe de l’Ukraine et se rapproche de Moscou. 



Poutine est obligé de trancher pour préserver son autorité ébranlée

Poutine réagit avec une grande fermeté, dans les mots : il dénonce le 24 juin matin, dans une intervention filmée, ce qu’il qualifie de « soulèvement militaire, d’insurrection, de trahison et même de coup de poignard dans le dos ». 

Vladimir Poutine fustige la « menace mortelle » et le risque de « guerre civile » posés par Prigojine. Il exhorte le pays à s’unir en reconnaissant par là même que son pouvoir vacille. 

Une crise de pouvoir directement liée à l’offensive ukrainienne 

Pendant ce temps, l’offensive ukrainienne poursuit son cours avec une intensité sans rapport avec le peu d’informations qui nous parviennent. Les assauts répétés des forces blindées de Kiev, soutenues par les alliés, entament inexorablement les lignes russes et font vaciller leur dispositif militaire. 

Principales zones de combat le 22 juin © Le Figaro

Relevons au passage que les zones de combat recensées sur cette carte ne représentent que la moitié de la ligne de front, tandis que les Ukrainiens n’ont pas encore engagé l’essentiel de leur forces blindées prévues pour l’offensive. Après avoir concentré les soldats de Poutine sur environ 600 km et leur avoir infligé des pertes importantes, il ne serait pas étonnant que les forces ukrainiennes cherchent à les déborder…

Dans le cadre de cette offensive, le pont de Tchongar, qui relie la région de Kherson à la Crimée, a été frappé le 22 juin par les Ukrainiens. 

Comme pour le pont de Kertch, celui de Tchongar n’est pas détruit mais suffisamment endommagé pour mettre en grande difficulté le flux logistique en provenance de Crimée, crucial pour les armées russes dans la partie sud du front. 

Lire aussi : l’attaque du pont « Poutine » en Crimée, destructions et illusions

Notons aussi que ce pont se situe à plus de 120 km de la ligne de front. Les Russes affirment qu’il a été attaqué par des missiles Storm Shadow, cependant les dégâts constatés ne ressemblent pas à ceux de la charge surpuissante transportée par ce missile (450 kg, l’équivalent de 10 obus d’artillerie), mais plutôt à ceux d’une bombe JDAM de 125 kg ou d’un missile GLSDB (dont la livraison est maintenant « annoncée » pour plus tard…), ce qui n’a finalement pas beaucoup d’importance, si ce n’est que les Ukrainiens disposent réellement d’une capacité de frappe dans la profondeur dont les Russes ne savent pas se protéger.

Confronté à la réalité de ces faits militaires, Prigojine a compris que les armées russes ne pourraient pas s’opposer à la puissance dont disposent désormais les forces ukrainiennes et que les mensonges de l’état-major ne pourraient camoufler longtemps que l’échec est au bout de cette « opération spéciale » menée par les troupes de Poutine. 

La réaction désespérée de Prigojine face à l’offensive ukrainienne fait vaciller le pouvoir de Poutine

La réaction désespérée de Prigojine, d’insurrection armée contre son propre « camp », est la manifestation que la stratégie des alliés porte ses premiers fruits.  En effet, ce qui est vraiment important, l’objectif stratégique de cette offensive ukrainienne est bien de mettre en échec le régime russe pour faire vaciller le pouvoir de Poutine. Poutine est en effet la clef de la guerre russe contre l’Ukraine, sa chute est le préalable à toute paix durable. 

Lire aussi : Poutine est la clef de la guerre russe contre l’Ukraine, sa chute est le préalable à toute paix durable

Des miliciens de Wagner sont repérés à Voronej et à  Lipetsk, qui se situe à environ 400 kilomètres au sud de Moscou. Mais en début de soirée du 24 juin, dans une volte-face dont les raisons restent encore floues, Prigojine annonce faire demi-tour avec ses troupes, qui n’étaient plus selon lui qu’à 200 kilomètres de Moscou, après des négociations avec le président biélorusse, Loukachenko, un autre affidé de Poutine. 

Le chef du groupe paramilitaire dit avoir voulu éviter un bain de sang, raison pour laquelle ses mercenaires retournent « dans les camps, conformément au plan établi ». Les contours de ce « plan établi » restent inconnus.

Cela n’est pas encore terminé, et les jours prochains seront déterminants pour Prigojine, ce faucon mafieux qui a probablement signé sa perte en déstabilisant le régime russe. Cette tentative de soulèvement armée dans son propre camp montre que le pouvoir de Poutine commence désormais à se fissurer, sa toute puissance vacille, son avenir avec. 

Pour approfondir : les embruns russes, par Michel Goya


Et pour ceux qui ont la chance d’être abonnés au journal Le Monde, je recommande cet article de Benoît Vitkine qui est un remarquable résumé de cette histoire longue et compliquée :

Poutine face à la mutinerie du groupe Wagner


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16 commentaires sur “Du fait de son échec en Ukraine et de son ami Prigojine, le pouvoir de Poutine vacille

  1. Bonjour,

    D’abord, merci pour vos articles, tout à fait passionnants !
    Un ami qui travaille au ministère des Affaires étrangères m’a fait la remarque suivante, que j’ai trouvé plutôt effrayante, et je vous la transmets pour avoir votre appréciation.
    Est-ce que ce putsch raté ne nous met pas, nous Occidentaux, devant un choix cornélien ? à savoir, de devoir se demander ce qui est le pire pour la sécurité de l’Europe : l’effondrement de la fédération de Russie avec ses 6000 têtes nucléaires dans la nature (ou entre de mauvaises mains) et quelqu’un de pire au Kremlin ou l’effondrement de l’Ukraine ? Et est-ce que la réponse à cette question ne risque pas de mettre un coup de frein, à long-terme, sur le soutien à l’Ukraine ?
    Bien à vous,

    Aimé par 1 personne

    1. Le choix de préserver un monstre par crainte de pire encore a montré son inanité comme sa dangerosité. La chute de Poutine provoquera une crise de succession, mais elle est inévitable si on veut trouver une paix durable sur notre continent.
      Prigojine n’est par ailleurs qu’un pâle reflet du système mafieux instauré par Poutine à la tête de la Russie… je ne crois pas qu’il aurait pu lui succéder

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  2. Guillaume …o. k. ,Prigojin doit -ou va disparaitre …la suite
    dans les heures -les jours -qui suivent ! compare -un peu – avec ce
    quarteron de generaux -francais – qui avaient putsches en 1961 ,a Alger
    …ce furent les paras qui s etaient rallies -en partie  au general
    Salan ,ancien « patron  » de l Indochine …a toi de t informer pour plus
    d infos et un meilleurinterview…je trouve ton intervention de dimanche
    excellente …continue ,amities ,Patrick .-

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  3. bien lu …suis plein d interrogationsles pieds de Poutine sont
    maintenant d argile  , les fissures sont trop  grandes pour etre
    « scotchees  » Comment se passe ton sejour ?  amities , Patrick.-

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  4. Bonjour Guilllaume

    Avez-vous vu que le fils Védrine pérore sur les plateaux de TV à propos de la guerre en Ukraine. Que je sache, il ne parle pas russe ou ukrainien et n’a guère de connaissance militaire …. BAT

    F

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  5. Bonjour Guillaume, merci encore pour cette excellente analyse. Il y a dans cet énième rebondissement des paramètres surprenants.
    D’abord, Loukachenko: qui aurait parié hier sur lui pour arrêter Prigojine?!!! On peut comprendre les raisons qui amènent ce dernier à se « réfugier » en Biélorussie pour préserver son existence, mais tout de même!
    Autre paramètre, le silence radio total de Choïgou et Guerasimov!!! C’est quand même incroyable que le chef d’Etat major et le ministre de la Défense russes aient disparu de la circulation !!!
    Alors la suite? Ces 2 généraux vont ils perdre leur tête et deviendront-ils les bouc-émissaires du fiasco de cette opération militaire, auquel cas la Russie rappellerait, ou pas d’ailleurs, ses hommes d’Ukraine?
    Ou alors est-ce une stratégie stalinienne pour calmer les choses le temps de trouver l’opportunité de couper la tête du chef de Wagner? Quiconque connait le profil de Poutine doute très fortement qu’il pardonnera pareil affront, Prigojine le premier! Mais qu’adviendrait-il ensuite? Si Prigojine disparaît, est ce qu’une autre tête n’apparaîtra pas? Prigojine a des amis, pour certains méconnus de toute évidence, mais pour d’autres puissants: il y a Surovikine par exemple, qui l’a rallié et était prêt hier à envoyer des troupes de soutien depuis la Syrie. Il y a aussi Alexeï Dioumine: personne n’en a parlé hier, pourtant un de ses meilleurs amis qui est gouverneur de l’Oblast de Toula, juste au sud de Moscou! Ancien garde du corps de Poutine et excellent candidat pour succéder à Poutine, paraît-il.
    Maintenant nous sommes au milieu d’une saga digne du film Le Parrain: les meilleurs amis de chaque « clan » sont aussi capables du pire selon leurs intérêts et les promesses faites… Si Poutine a été indéniablement affaibli par cet événement, je suis curieux de savoir qui saurait prédire la suite…

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  6. Bonjour, Guillaume. Merci pour votre point de situation exhaustif, à un moment clé des combats en Ukraine. Même si on sait ce qu’on perd, mais pas ce qu’on gagne, après le passage de témoin Wagner à un autre tatoué dangereux, la fragmentation à venir en interne chez les Russes va avoir des effets conséquents politiquement et militairement.

    D’un point de vue politique interne russe, la fragmentation des pensées (oppositions favorables à Prigojine, possible énième remaniement engendrant des doutes, images de Poutine plus polarisées) et le décalage entre propagande d’Etat et réactions positives à la mutinerie, vont accélérer l’effet (ukrainium) qu’un ancien général français de l’OTAN véhicule sur des médias. Je ne cite pas en détail pour éviter tout porte-à-faux regrettable. Un petit effet gregeois pourrait contaminer « le peuple russe », par effet pervers, suite aux démarches prochaines du Kremlin pour montrer son contrôle de situation, sa volonté d’apaisement.

    Un nombre conséquent de témoignages civils à Moscou (par médias occidentaux hier) montre une part non négligeable de civils qui camouflent leur positionnement. La majorité des citoyens russes au garde à vous derrière le tsar cache un nombre croissant de civils qui douteront de plus en plus. Ceux qui doutent ou s’opposent rasent un peu les murs, pour raisons évidentes, mais le deuxième effet kisskool du coup d’éclat de Prigojine va mitonner entre plus d’oreilles qu’avant la marche interrompue vers Moscou.

    La nomenclatura pro-Poutine est sur la défensive pour un moment. L’exemple de Loukatchenko en Biélorussie, qui envoie un avion de proches en Turquie, puis accueille Prigojine les bras ouverts, suggère un passage de discours offensif (nucléaire tactique, occident vilipendé) à des tactiques défensives (protection des proches, patron de Wagner dans son bunker). L’exemple de Dimitri Peskov au Kremlin, qui gracie tout Wagner dont le très gros électron libre, sans couvrir son ministre de la défense et son CEMA (!). L’exemple des gens pas tous pauvres qui se ruent sur des avions ou vont visiter leur famille à l’écart par train ou voiture. L’exemple du soutien officiel d’Erdogan (OTAN ?), pour limiter l’impact initial de la perte d’autorité du tsar (pas le petit effet phosphore en interne).

    Les conséquences au point de vue militaire, dans un second temps, vont s’additionner à la contre-offensive débutée par L’Ukraine sur son territoire. Quelles sont-elles ?

    D’abord l’image collective de Choïgu, Gerasimov et deux pointures à Rostov, qui prend un sérieux souffle dans la nuque après l’affront armé de Prigojine puis la tempérance du superbe pouvoir magnanime. Ça doit mieux dormir dans les carrés, depuis hier. Belle ambiance au p’tit dej’ où tout le monde est ravi de la courte parenthèse syndicaliste. Un peu plus bas dans la hiérarchie (aucun sous-officier au sourire bright), ça va être top de Louhansk jusqu’à Berdiansk en passant par Donetsk. Ambiance sud-américaine et [Mod Popcorn On].

    Ensuite le ralliement idéologique des troupes mobilisées à Wagner, en sous-marin. Les déclarations de Prigojine sur les morts, les abandonnés, les manques logistiques, la désorganisation, vont doper magistralement (ironie) l’esprit de corps russe dès que L’Ukraine arrive à percer quelque part. Dès que L’Ukraine pourra exploiter une situation de théâtre à son avantage au sud (ou à l’est), les esprits hétérogènes fragmentés des soldats russes vont déstabiliser tout leur front, pas seulement la zone en rupture.

    Partant de là, la stratégie ukrainienne devrait (avis perso réfutable) prioriser les coupures entre front et soutien logistique arrière, pour laisser mijoter les impérialistes dans leurs cuvettes. Si l’intendance est fragilisée, si les voies d’approvisionnement sont menacées, l’avantage quantitatif des défenseurs russes sur le front devient un problème majeur. La marche vers Moscou de Wagner serait un gros effet multiplicateur des dissensions internes militaires.

    Le pouvoir de Poutine vacille ? Il ne faudrait pas chuter trop vite. Encore une fois, on sait ce qu’on perd mais pas ce qu’on gagne. En revanche, le bourbier des dizaines de milliers de mobilisés russes pourrait devenir un beau revers lifté, si l’avantage du nombre se transforme en réunion Tupperware… sans Tupperware. Dans cet esprit, L’Ukraine aurait plus intérêt à persécuter les connexions logistiques qu’à privilégier les baïonnettes. L’avantage quantitatif se transforme en Art de la Galère. L’efficacité mitigée des reprises de terres devient moins désobligeante pour l’EM ukrainien au mois de juillet qu’au mois de juin.

    Mon hypothèse beotienne fait un peu « Aïkido pour les nuls », quand on se sert de la force de son ennemi pour la retourner contre lui. Désolé pour ce commentaire long et profane, merci encore pour vos analyses objectives.

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  7. Bonjour,
    Merci pour cette analyse, que globalement je partage, c’est à dire l’idée de la tentative de déstabilisation de l’etat russe.
    Mais ce qui n’est pas évoqué, ce sont les risques d’une déstabilisation. Car si Poutine tombe, quelles sont les forces en présence susceptibles de le remplacer ? Il y a alors 2 directions possibles d’en finir avec le « problème ukrainien » (du point de vue russe) : soit l’apaisement, le retrait aux conditions ukrainiennes, pour se recentrer sur le pays, mais alors nul doute que les volontaires russes vus à Belgorod, soutenus par l’occident, seront de la sanglante partie pour le peuple russe (ie une guerre civile) ; soit un renforcement de l’action militaire en Ukraine, plus sanglant également, pour « en finir » rapidement.
    Il faudrait alors connaitre en profondeur l’état de l’opinion russe pour savoir quelle direction serait soutenue majoritairement dans les coeurs (sans meme à dire que cela serait la direction de l’Etat).
    Bref, la déstabilisation est une arme à double tranchant, et la guerre souvent, une raison d’union.

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  8. L article est un excellent résumé de la situation actuelle au plan politique et militaire ..Wait and See …intégrer la milice au sein de l armée c est reconnaître l invasion du Mali par la Russie…Au fait pourquoi la France n en n a telle pas profité pour reprendre la main…

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