Cambodge : une soirée en jungle

Cette soirée dans le petit village de Tbaeng Mean Chey, censé être la capitale de la province de Preah Vihear au milieu de la forêt tropicale à la frontière du Laos et de la Thaïlande, était dans le manuscrit initial d’ Un casque bleu chez les khmers rouges, publié aux Belles Lettres.
Je l’ai retirée au printemps 2019 alors que je travaillais depuis plus d’un an et demi sur ce manuscrit. J’avais le sentiment en effet qu’elle ralentissait ce récit, où le cheminement en jungle devenait de plus en plus long.
Je la publie aujourd’hui pour donner une image de ce que peut être une soirée en jungle, où la nuit tombe inexorablement à 18 heures, dans ces conditions particulièrement rustiques. Il n’y a pas d’électricité et, en 1992, aucun écran pour capter notre attention même sans intention…

Halte dans une communauté de bonzes, forêt de Tbaeng Mean Chey, Cambodge, 1992

Tbaeng Mean Chey, 19 novembre 1992

            J’ai suffisamment récupéré pour reprendre mes activités [après une violente crise de dengue]. Mais j’attends encore un peu pour passer mon coup de téléphone hebdomadaire à Emmanuèle, qui sentirait aussitôt que je ne suis pas très en forme. 

            Les gendarmes français ont organisé une espèce d’atelier de révision pour entretenir nos véhicules, que nous n’utilisons que sur de courtes distances et qui s’abîment à toute vitesse, du fait de la boue et de l’humidité.
Ils réparent et nettoient de main de maître ma Land Cruiser, sans l’aide d’aucun outil spécialisé, mais avec un extraordinaire sens pratique, la débrouillardise à la française.  

            En guise de règlement, les gendarmes organisent une soirée sous l’auvent de leur maison, où nous partageons le peu dont nous disposons, dans une ambiance conviviale et joyeuse.

            Ils semblent apprécier l’absence de formalisme dans nos échanges et ils me parlent très librement, contrairement aux relations dans leur milieu de la gendarmerie nationale, qui semblent marquées au fer rouge par le vouvoiement, les grades et les fonctions.
Personnellement je suis plus intéressé par ce qu’ils pensent que par ce qu’ils peuvent se croire obligés de me dire. Et ils me témoignent un profond sentiment de respect, par conviction plutôt que par obligation. J’ai toujours aimé les esprits libres et les paroles vraies.
Mes compatriotes se désespèrent néanmoins de ne pas pouvoir offrir un vrai verre de vin à leurs invités, même si ce n’est pas ma plus grande préoccupation…

            La nuit est tombée depuis longtemps, nous finissons ce repas avec quelques fruits sans saveurs. Nous sommes assis les uns à côté des autres, dans l’éclairage vacillant d’ampoules capricieuses et de bougies paresseuses.
Les fumeurs tirent de longues bouffées de leur tabac de contrebande. Aucune musique n’occupe l’atmosphère et il y a bien longtemps qu’aucun écran n’a pu détourner nos esprits, c’est le moment des conteurs.
Jean-Luc ouvre la danse, avec son humour nonchalant, pour décrire sa première rencontre en jungle des futurs électeurs, qui ignorent ce que élection veut dire et parfois même qu’ils sont Cambodgiens. Il se dépeint malicieusement en train de promouvoir ces grandes avancées démocratiques et distribuer des tracts d’information, à une population dont le souci premier serait plutôt de survivre que de voter. 

            Roberto se lance dans un récit homérique : comment il a débuté sa première patrouille avec nous, en pensant qu’il ne fallait en aucun cas déborder des pas du guide local, alors que celui-ci chaussait au moins cinq pointures de moins que lui… Il prétend même avoir essayé de marcher sur la pointe des pieds, et il nous fait une brillante démonstration de ses pas de ballerine, en rangers de cuir, avec ses gestes ronds et ses éclats de rire. 

            Jimmy choisit de nous donner une illustration de son parcours rugueux. Il a commencé sa carrière comme simple marin dans la Royal Navy, pendant la guerre des Falklands[1] en 1982.
Il décrit la rudesse à bord des navires de Sa Majesté, sur ces mers hostiles, menacés par le feu des missiles Argentins et le froid de l’Antarctique. A leur retour de ce conflit dans le monde du bout du monde, ils font escale dans un port français. Attablés avec un compagnon de mer, ils ont déjà descendu quantité de bières, quand ils entendent la sirène du départ.
Sans même se concerter, ils se lèvent brusquement et s’enfuient en courant vers leur bateau, oubliant de régler leur lourde addition. Mais le gérant du bar ne l’entend pas de cette oreille et il les poursuit, entraînant dans son sillage une foule nourrie de clients, trop heureux d’en découdre avec ces « Brits qui ne respectent rien ».
Jimmy et son ami pensent leur échapper, ils accélèrent pour atteindre enfin leur navire. Mais ce n’est pas celui-ci qui lève l’ancre, en embarquant les derniers membres d’équipage. Leur bateau est toujours solidement amarré, la passerelle relevée… Les deux soldats de sa Majesté se retrouvent au bout du quai, seuls face à une foule en colère. Alors ils rient, et ils ne voient pas d’autres moyens d’échapper à la vindicte populaire, qu’en leur offrant une immense tournée, aussi générale que ruineuse. 

            A leur tour, les gendarmes nous racontent les enquêtes difficiles auxquelles ils participaient, avant d’être désignés volontaires pour cette mission à Tbaeng Mean Chey, comme s’il fallait les oublier : les liens présumés d’Alain Delon avec le milieu de la drogue ou leurs investigations sur les réseaux pédophiles en France, protégés par des membres aussi influents qu’inattendus. Ces histoires où il est plus simple de fermer les yeux que regarder la réalité …

Mais nous sommes tellement loin de nos milieux respectifs que tout cela semble des plus étranges, aussi éloigné que si nous évoquions un autre monde. De fait, nous vivons dans un océan de végétation, de violences et de désordres que la civilisation paraît avoir oublié. 

Tbaeng Mean Chey est noyé par la pluie, à laquelle nous ne prêtons même plus attention,  nous sommes absorbés par la profondeur de la nuit.


[1] Ou guerre des Malouines pour les Argentins qui pensaient que les Britanniques laisseraient tomber ce confetti d’îles, aux confins de l’Atlantique sud.


Lire aussi : Ce vieil homme devant un temple khmer

2 commentaires sur “Cambodge : une soirée en jungle

  1. J ai beaucoup aimé ce récit
    Une expérience unique dans un contexte qui révèle et dévoile les personnes sous un aspect bien différent d attitudes convenues comme tu le laisses entendre. Les relations semblent être authentiques et vraies…je me demande si ces soirées en jungle ne vous permettaient pas de recréer une sorte de famille…

    J'aime

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