Iran et Ukraine, deux guerres « entre les mains » de Donald Trump

Alors que la guerre de la coalition Etats-Unis – Israël contre l’Iran rentre dans sa troisième semaine, l’issue de ce conflit est plus une jamais entre les mains du président états-unien dont le chaos semble le maître mot.

Un conflit au milieu du gué ?

Le président des Etats-Unis qui pourra, seul désormais, mettre fin à la guerre qu’il a déclenchée au Moyen-Orient, dispose paradoxalement d’une autonomie limitée, faute de moyens et de temps. Les Etats-Unis viennent seulement de mobiliser une unité amphibie de Marines (spécialisée dans les débarquements, mais limitée à quelques milliers de soldats) et ils ne disposent pour l’heure, tout comme les Israéliens, que de capacités de bombardements aériens contre l’Iran.

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Certes, cette coalition mène un millier de frappes par jour (trois fois plus qu’à Gaza) mais l’Iran est un pays de très grande dimension – trois fois la France – et les Gardiens de la révolution qui sont les véritables détenteurs du pouvoir se préparent depuis des décennies à cette confrontation avec les Etats-Unis.

Surexposition médiatique des ripostes iraniennes et sous-estimation des attaques américano-israéliennes

Le bilan réel de ces deux premières semaines contre le pouvoir iranien est d’autant plus difficile à estimer qu’Internet est globalement coupé en Iran et que le président Trump de son côté raconte n’importe quoi, affichant quotidiennement ses incohérences et ses mensonges – pardon, ses « vérités alternatives » – dont il voudrait qu’elles s’imposent dans les médias, quitte à les menacer comme il le fait avec CNN.

Lorsque Trump affirme, au beau milieu des tirs quotidiens de son adversaire iranien, que « ses missiles, ses drones et tout le reste sont anéantis », il est difficile de croire une seconde dans ses déclarations à moins de prendre les vessies pour des lanternes.

Le Monde

Dans ce contexte d’une information asymétrique et chaotique, il est impossible d’avoir un réel bilan des dommages infligés au « régime des mollahs », si ce n’est qu’il est forcément affaibli militairement. Il faut observer aussi que la cible principale en Iran de la coalition américano-israélienne sont les Gardiens de la révolution, en épargnant de manière ostensible l’armée iranienne qui seule pourrait renverser ultérieurement le régime actuel.

En sens inverse, les dégâts infligés par l’Iran dans toute la région sont surmédiatisés dès lors que des images circulent à la vitesse anarchique des réseaux sociaux, à l’exception notable de la catastrophe qui se joue pour le Liban. Une situation paradoxalement sous-estimée alors que le Liban est suicidé par le Hezbollah aux ordres de l’Iran, qui attaque quotidiennement Israël pratiquement sans autre effet que justifier sa riposte dévastatrice.

Quand la France et l’Europe tentent de jouer un rôle pour sauver le Liban

La France souhaiterait jouer un rôle pour le Liban, aidée de plusieurs pays européens. Une force navale importante a été déployée entre Chypre et le pays du cèdre, pour empêcher le Hezbollah libanais d’attaquer tout azimut, mais aussi pour soutenir le gouvernement libanais si celui-ci entreprenait de désarmer enfin le Hezbollah pro-iranien et stopper ainsi l’offensive israélienne.

C’est notamment pour cette implication au Liban que l’Iran a fait attaquer la base d’Erbil en Irak oú stationnait un détachement français, tuant un militaire et en blessant six autres. Cependant cette attaque ne visait pas que la France, mais tous les conseillers militaires présents au Kurdistan, l’Iran affaibli craignant la mobilisation militaire des Kurdes qui pourrait contribuer à son renversement.

Notons au passage que la France, comme les autres pays européens, n’arrive pas toujours à dire qu’elle se bat contre Daesh dans ces territoires reculés du Kurdistan, en appelant « formateurs » des militaires chevronnés qui soutiennent en réalité des opérations spéciales contre des organisations djihadistes. Pour se défendre, sujet de mon dernier ouvrage, il ne faut pas avoir peur de se battre… et de le dire.

La France et les Européens jouent la désescalade

Par ailleurs, le président français refuse, tout comme ses partenaires européens, le piège de l’escalade qui l’obligerait, par une riposte militaire inappropriée, à devenir de fait un cobelligérant dans cette guerre que les Européens ne soutiennent pas.

Politiquement, la France affiche son refus de l’escalade, tandis que des opérations secrètes seront menées « sous la table » pour frapper cette milice aux ordres de l’Iran qui s’est attaquée à l’armée française. De plus, des frappes américaines ont déjà commencé contre ces groupes pro-iraniens qui voudraient voir se replier toute l’aide apportée aux Kurdes.

L’Iran essaie donc de dissuader la France et les pays européens d’intervenir d’une part au Kurdistan qui pourrait participer à son affaiblissement et d’autre part au Liban contre le Hezbollah, son relais prêt à se suicider pour protéger les mollahs.

L’étroit détroit d’Ormuz largement dépassé par les drones iraniens

Dans les pays du Golfe, la consigne officielle est de minimiser les dégâts supportés pour ne pas entamer plus l’image de prospérité et de paix que ces pays croyaient avoir payée. Mais l’impact le plus important de cette guerre est bien sûr le choc sur le marché de l’énergie, gaz et pétrole, auquel le monde entier est sensible, de la Chine aux Etats-Unis où « le prix à la pompe » est l’indicateur incontournable de la crise.

Le focus sur le détroit d’Ormuz, goulot d’étranglement du Golfe persique où transite 20 % du transport mondial d’hydrocarbures, est largement dépassé par la guerre des drones. Nul besoin en effet pour l’Iran de boucher cet étroit détroit pour bloquer les 1 100 km du Golfe persique quand les milliers de drones iraniens lui permettent de menacer tout navire y circulant jusqu’aux ports irakiens. Et aucune escorte navale militaire ne peut assurer la sécurité du trafic maritime sur un espace aussi vaste.

Les images spectaculaires de pétroliers en flammes sont les miroirs des dépôts incendiés autour de Téhéran par des frappes israéliennes, provoquant au passage la seule réaction d’émotion de Donald Trump, choqué qu’on puisse s’en prendre au pétrole tandis que les morts se comptent par centaines en Iran et au Liban…

Le pétrole et le temps deviennent les points clefs de cette guerre contre l’Iran

La crise sur le marché des hydrocarbures, accélérée par la peur qu’inspire cette situation qui semble incontrôlable à ce stade, limite en réalité le temps dont dispose Donald Trump pour résister à la pression politique de son propre camp. Ses supporters ne comprennent pas cette aventure militaire – que Trump qualifie même « d’excursion » –, pas plus que le reste du monde dont l’économie est affolée par l’absence de perspectives de ce conflit non maîtrisé.

Probablement que le président états-unien ne dispose plus que de deux à trois semaines pour obtenir un résultat tangible dans ce conflit avant d’être obligé de s’en retirer, tout en racontant qu’il aura forcément gagné puisqu’il se décerne lui-même des couronnes de lauriers dans sa dérive du pouvoir.

«  Trump ne dispose plus que de deux à trois semaines pour obtenir un résultat tangible »

Deux à trois semaines seulement pour enfin renverser ces Gardiens de la révolution, en s’appuyant sur des forces internes à l’Iran. Ou alors, faute de pouvoir soutenir plus longtemps ces objectifs stratégiques qu’il oublie et modifie au quotidien, Trump sera « obligé » de négocier un accord qui conforterait le pouvoir iranien en place. Ainsi, après 25 ans de dictature du Shah et 50 ans du régime des mollahs, les Iraniens en resteraient là… sans même qu’Israël soit garantie qu’aucun programme nucléaire ne la menace plus.

Dans cette course de vitesse du président des Etats-Unis qui veut aller au plus vite pour sortir de cet embrasement désespérant et la stratégie d’enlisement d’un pouvoir iranien probablement plus abîmé qu’il n’y paraît, tous les coups sont permis et se répondent en miroir.

Inverser l’arme du pétrole contre l’Iran en menaçant l’île de Kharg

Les militaires états-uniens, pressés par leur président bouillonnant d’impatience, ont proposé de prendre en otage l’île de Kharg, terminal pétrolier où transiterait 90% des exportations de l’Iran. Avec des frappes très ciblées, les bombardements de la coalition ont détruit les quelques installations militaires et endommagé la piste aérienne, importantes pour défendre l’île contre une invasion que les Marines US, évoqués plus haut, auraient à mener.

Pas question pour Trump d’abîmer ces installations cruciales pour son pétrole chérie, mais bien de kidnapper ce terminal essentiel pour l’économie iranienne et la survie financière du régime des mollahs. L’île de Kharg serait un objectif très sensible tant les moindres combats pourraient provoquer des incendies majeurs et endommager, pour des mois voire des années, ces installations pétrolières.

À défaut d’être envahie, l’île terminal pétrolier iranien de Kharg va faire l’objet d’une pression militaire d’autant plus forte qu’à la surprise de la coalition, les Gardiens de la révolution iraniens montrent une grande capacité de résilience, notamment grâce aux drones, cette arme de masse qui « explose » les possibilités de menaces.

Le rôle perturbateur des drones, cette arme de masse si difficile à anéantir

Outre la résistance d’un régime des mollahs qui s’était largement préparée à cette épreuve de force, les armées de la coalition américano-israélienne sont largement perturbées par le rôle des drones.

Ces drones sont pourtant largement utilisés depuis plus de quatre ans dans la guerre russe contre l’Ukraine, mais toutes les armées qui n’en engagent pas ont le plus grand mal à accepter leur impact considérable sur la conduite de la guerre : les drones sont des armes peu sophistiquées et donc faciles à produire en très grand nombre. Ce sont des armes difficiles à détecter et plus encore à anéantir puisqu’elles peuvent être stockées et transportées à peu près n’importe où, jusque sur nos propres territoires, comme l’on montré les Russes avec leurs drones qui ont survolé la base sous-marine de l’île longue en Bretagne, le cœur de la dissuasion nucléaire française…

Donald Trump peut toujours annoncer que les drones iraniens ont été anéantis, mais la réalité est que ceux-ci en disposent de dizaines de milliers dont il est très difficile de se garantir d’échapper du fait de leur nombre et de leur (relative) discrétion.

Les drones permettent de commettre des attentats à la bombe en arrivant par les airs, avec un peu de bruit, mais une signature très faible engendrant de grandes difficultés aujourd’hui pour les détecter et les intercepter à des prix raisonnables, un missile coûtant 30 à 300 fois plus cher qu’un drone iranien.

Quand les Ukrainiens viennent aider à lutter contre les drones

Les Ukrainiens, dont le conflit est actuellement masqué par la fumée visqueuse des incendies pétroliers, viennent se rappeler à notre souvenir, en aidant les Etats-Uniens et les pays du Golfe à détecter et à détruire ces drones menaçants avec leur très forte expérience opérationnelle.

Cette incursion inattendue de l’Ukraine dans ce conflit au Moyen-Orient rappelle aussi que Trump prépare l’issue de cette guerre russe contre l’Ukraine, avec une brutalité qui coûtera cher aux Européens.

En effet, tandis que les négociateurs de Donald Trump sont les mêmes pour l’Iran et pour l’Ukraine présageant d’un « deal » sur les deux conflits, la Russie a annoncé qu’elle était prête à accepter les garanties de sécurité exigées par les Ukrainiens pour trouver enfin un accord de fin de guerre sous l’égide des États-Unis, Etats-Unis qui viennent de lever leurs sanctions contre l’exportation du pétrole russe…

En contrepartie, il sera impossible au président Zelensky de refuser plus longtemps la concession exigée par Trump, probablement depuis ce deal passé au sommet d’Anchorage en Alaska en août 2025, et qui consiste à céder à la Russie les 5000 km² du Donbass ukrainien que les militaires russes n’ont pas encore envahis.

Un deal déjà passé entre Trump et Poutine sur l’Ukraine ?

Dès lors que le conflit en Iran sera terminé, probablement par Donald Trump dans les deux à trois semaines à venir pour les raisons évoquées plus haut, la guerre en Ukraine risque d’être pliée par le président États-Unis dans la foulée, d’autant plus vite que ce dernier voudra faire oublier la crise qu’il aura engendrée en Iran, quelqu’en soit l’issue.

Et les Européens n’auront pas d’autres choix que de fournir ces « garanties de sécurité » en déployant des forces militaires importantes en Ukraine comme dans les pays voisins pour se prémunir d’une Russie que Poutine a transformé en empire menaçant et à qui cet accord permettra de mieux se réarmer.

Lire aussi : Ukraine, fin de guerre en perspective… sur un désaccord que la crise en Iran pourrait faire oublier

La guerre contre l’Iran sera obligée d’être réglée dans des temps courts – guère plus de deux à trois semaines – tandis que la guerre russe contre l’Ukraine verra son issue imposée sans prendre de temps, par un Donald Trump qui mérite clairement le prix Nobel du chaos bien plus que celui de la paix.

Un Donald Trump qui confond la décapitation d’un régime avec sa destruction, qui déteste la guerre mais la fait mener sans l’ombre d’un scrupule, et qui communique furieusement sur cette opération « épique » comme s’il s’agissait d’un nouveau jeu vidéo ou d’un spectacle hollywoodien.

Plus que jamais, les Européens doivent apprendre à défendre la paix – leurs intérêts – sans avoir peur de se battre…


Points clefs :

·       Le facteur clef du conflit contre l’Iran est le temps, entre un Donald Trump qui ne dispose que de quelques semaines pour sortir de ce chaos et un régime des mollahs qui joue sa survie en l’enlisant  

·       La résistance du régime iranien a été sous-estimée d’autant que ce dernier s’était longuement préparé, mais cette guerre l’a profondément fragilisé

·       La guerre des drones introduit le chaos en projetant des « attentats » à la bombe dans toutes les directions, elle modifie les rapports de force militaire

·       Derrière la fumée grasse des incendies pétroliers en Iran, Donald Trump se prépare à plier la guerre russe contre l’Ukraine au détriment des Européens

·       Des Européens dont la sécurité repose désormais sur leur capacité à se défendre ensemble, sans avoir peur de se battre



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2 commentaires sur “Iran et Ukraine, deux guerres « entre les mains » de Donald Trump

  1. Bonsoir,

    Je suis avec grand intérêt vos analyses sur la situation des différents pays touchés par la guerre.

    Je souhaiterais avoir votre opinion sur l’analyse que fait pierre Razoux des différents scénarios pour l’Iran et les USA.

    Merci par avance

    Henri

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