Kharkiv, une offensive russe d’opportunité et de diversion

Tout le monde semble avoir été surpris par l’offensive russe lancée depuis le 10 mai (lendemain de la fête de la Victoire en Russie) dans la région de Kharkiv, alors même que cette opération était annoncée depuis plus de trois semaines par l’état-major ukrainien sur la base de renseignements fournis notamment par l’OTAN.

Le front en Ukraine est en effet devenu très difficile à détromper, parce qu’il est saturé de drones, de capteurs divers et de surveillance satellite qui détectent l’essentiel des mouvements et des ordres transmis. Mais si cette offensive avait été anticipée, elle restait difficile à contrer pour les Ukrainiens dans la limite des premiers kilomètres de la frontière russe.

En effet, ce nouveau front ne se situe pas au cœur du territoire ukrainien, comme pour les plus de 1,000 km de la ligne de front actuelle indiquée à l’Est sur la carte, mais directement sur la frontière de la Russie au Nord de l’Ukraine.

Or les Ukrainiens ont reçu et accepté la consigne formelle de leurs soutiens militaires, essentiellement américains et européens, de ne pas frapper sur le territoire russe (reconnu internationalement et dont la Crimée n’a jamais fait partie).

Autrement dit, toute la frontière directe avec la Russie se retrouve sanctuarisée, en dehors des frappes menées par les Ukrainiens avec leurs propres drones (mais aux capacités limitées), et des incursions sporadiques de maigres « légions » de volontaires russes justement dans la région de Belgorod, du côté russe de cette frontière.

La Russie y voit un moyen de grignoter du territoire ukrainien alors que son offensive d’hiver est un échec

Depuis octobre 2023, depuis le début de la guerre en Israël que Poutine a probablement déclenchée grâce à son alliance avec l’Iran et sa relation forte avec le Hamas, l’aide américaine s’était brutalement tarie en Europe, consommant l’échec de la contre-offensive ukrainienne qui n’avait pas réussi à percer les lignes russes durant l’été 2023. La situation militaire se retournait alors sur la ligne de front, la Russie reprenant l’offensive – massivement – depuis plus de 7 mois maintenant.

L’aide européenne, faute d’une mobilisation massive et à temps, n’arrivait pas à prendre le relais, obligeant l’Ukraine à passer d’une stratégie de contre-attaque pleine d’espérance à une posture purement défensive pour limiter les dégâts, arbitrant le plus souvent pour un léger recul plutôt que des pertes massives qu’elle ne peut se permettre.

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Mais cette offensive russe, imposée par Poutine qui a ordonné à son armée d’avancer coûte que coûte, se traduit aussi par un échec, différent mais assez semblable dans les résultats à celui des Ukrainiens : les armées de Poutine ne sont pas arrivées à « percer ».

Alors que leur effort principal s’est porté dans le Donbass – au centre du front – au niveau d’Avdivka et de Bakhmut, leur avancée reste très limitée et surtout sans avoir jamais percé les lignes ukrainiennes. Un échec pour les militaires russes si bien que le ministre de la Défense et ses principaux adjoints sont limogés, arrêtés ou démissionnés début mai, sous prétexte de corruption comme si cela pouvait poser problème dans le système mafieux dont Poutine est le leader incontesté…

Les armées de Poutine ont essuyé des pertes considérables lors de cette longue offensive, en hommes comme en matériels, pour gagner moins de 500 km2 qui, rapportés à la longueur du front (1,000 km) ne représentent qu’une avancée moyenne de 500 mètres… pas de quoi justifier une « victoire » lors de la grande commémoration du 9 mai dernier à Moscou, obligeant Poutine à ne rien fêter de son « opération militaire spéciale » devenue dans sa paranoïa une guerre contre l’OTAN.

En comparaison, l’opération le long de la frontière de Kharkiv déclenchée le 10 mai a permis à l’armée russe de s’emparer en quelques jours de plus de 250 km2, plus de la moitié de ce qu’ils avaient laborieusement conquis en 7 mois d’offensive. Cette avancée russe, bien qu’anticipée par les Ukrainiens, a été d’autant plus rapide que les lignes de défense de ces derniers ont été établies à plus de 10 km de la frontière russe et qu’ils ont cédé ces premiers kilomètres sans y consacrer plus de moyens, évacuant sans attendre la plus grande partie de la population (de l’ordre de 8,000 personnes).


Les Ukrainiens préparent des contre-attaques… ailleurs ?

En effet, l’aide militaire est de retour depuis fin avril avec la décision surprise et tellement espérée du Congrès américain de reprendre leur soutien. Elle se combine à des livraisons européennes et à l’arrivée probablement en juin des avions de chasse F16 opérationnels dans l’armée ukrainienne. Ces équipements militaires et ces munitions ne sont évidemment pas livrés directement sur la ligne de front, mais destinés à des unités (dites de manœuvre) qui vont être engagées dans les semaines à venir contre les positions russes considérées comme les plus fragiles et sensibles.

Pour éviter l’effet de myopie que suscite toujours un événement trop voyant comme l’offensive russe sur les frontières de la région de Kharkiv, il est nécessaire de prendre un peu de distance et de considérer la situation réelle de l’armée russe qui se détériore nettement dans ces circonstances.

Cette offensive à la frontière de Kharkiv est une attaque d’opportunité pour accroître son bilan en km2, mais elle constitue aussi une opération de diversion tandis que les Ukrainiens préparent leurs forces à détruire les unités russes qui sont trop avancées par rapport à la ligne de front et se retrouvent ainsi surexposées, notamment dans la région de Donetsk.

Cette attaque russe au Nord serait inquiétante si les armées russes disposaient encore d’un potentiel important et de la possibilité de conquérir la métropole de Kharkiv qui est la deuxième ville du pays et un objectif stratégique. La réalité est que l’attaque russe se limite à quelques kilomètres avec une destruction de plusieurs des ponts qui leurs auraient permis d’avancer…

La question « sensible » pour les Ukrainiens n’est donc pas de contrer cette avancée russe, mais de choisir quelle part de leurs moyens renouvelés ils doivent consacrer à ce front éloigné de plus de 300 km de celui où ils veulent se concentrer, en particulier dans le Donbass.

Leur objectif, compte tenu de leurs moyens limités, n’est pas de chasser toutes les unités russes qui ont pénétré en Ukraine pour les envahir, mais de les faire reculer suffisamment pour déstabiliser le pouvoir même de Poutine, qui repose essentiellement sur la peur qu’il inspire et qui devrait mal supporter un tel échec.

Des contraintes déséquilibrées imposées par les défenseurs de l’Ukraine

Cette attaque russe le long de la frontière de Kharkiv pose plusieurs questions, et notamment celle du risque que cette tactique d’opportunité ne soit étendue sur une distance beaucoup plus importante le long de cette frontière Nord avec la Russie, potentiellement plus de 1,000 km où les Ukrainiens sont donc fragiles dans la mesure où ils sont quasiment interdits de frapper dans la profondeur. Certes, les unités russes auraient beaucoup de mal à rester dans ces « zones tampons » qui seraient soumises régulièrement à des frappes ukrainiennes, mais sur la carte ce serait autant de surfaces prises à l’Ukraine.

Plus généralement, se pose la question des contraintes imposées par la cinquante de pays alliés qui soutiennent l’Ukraine, mais qui refusent la symétrie des moyens employés.

Pourquoi refuser que l’Ukraine bombarde la Russie alors que celle-ci le fait chaque jour et chaque nuit ? Pourquoi refuser aux Ukrainiens de frapper le pont de Kertch, l’artère vitale entre la Russie et la Crimée, parce que le pont s’appelle Poutine ? Faut-il avoir peur d’une mesure de rétorsion russe contre le pays qui aura fourni les moyens de le faire ?

Mais en réalité, c’est la Russie de Poutine qui a le plus à craindre en attaquant un pays de l’OTAN et en déclenchant le mécanisme de défense collective de cette dernière. Car si les pays alliés sortaient de cette illusion qu’une guerre qui les menace puisse se gagner par procuration, celle-ci serait probablement terminée depuis longtemps.

PS : Sur Gaza où le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou poursuit inexorablement son offensive contre les Palestiniens, le bal des hypocrites a repris après l’échec américain d’imposer un cessez-le-feu pourtant indispensable. « Treize pays dont la France exhortent Israël à ne pas lancer d’offensive de grande ampleur contre Rafah », la dernière zone urbanisée qui n’a pas encore été dévastée par Netanyahou… alors même que cette offensive a commencé depuis le 7 mai.

Lire aussi : Comment Netanyahou a torpillé le projet de cessez-le-feu du président américain Joe Biden, pour finir de ravager Gaza qu’il assimile au Hamas




Pour approfondir,

Signer la pétition pour protéger le ciel ukrainien


Comment la guerre d’Ukraine change l’Europe ? (Par Sylvain Kahn dans Diploweb)


Rafah, une opération pour rien (par Michel Goya dans La voie de l’épée)


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19 commentaires sur “Kharkiv, une offensive russe d’opportunité et de diversion

  1. Pour cette offensive vers Kharkiv, la Russie l’annonçait comme représailles contre l’Ukraine.

    Quelques jours plus part, Moscou annonçait la fin de cette offensive.

    C’était sans compter sur le légendaire mensonge de la Russie à l’égard du monde occidental puisque ce week-end un bombardement a eu lieu sur un centre commercial de Kharkiv avec des morts et blessés ukrainiens.

    La Russie a toujours menti à tous les peuples du monde depuis plusieurs siècles.

    Pour exemple, notre grand historien Jules Michelet écrit en 1853 : « la Russie en sa nature, en sa vie propre, étant le mensonge même, sa politique extérieure et son arme contre l’Europe sont nécessairement le mensonge . »

    Extrait de GOODBYE POUTINE, Alain Besançon page 120

    En presque 2 siècles de communication, RIEN n’a changé.

    S Cazeneuve

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    1. Un an plus tard débutait en 1854 la Guerre de Crimée, France, Royaume-Uni, et Royaume de Sardaigne s’opposant à la marche de la Russie vers le Bosphore (et donc la Méditerranée).

      Fabrice

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  2. 2021: »Les chefs d’État ou de gouvernement sont clairement convenues qu’aucun État euro-atlantique ou membre de l’OSCE ne renforcera sa sécurité au détriment de celle des autres. »

    2024: »L’attaque de la région de Kharkiv est une riposte préventive. »

    Lavrov, administrateur de la mort.

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  3. À la lumière de vos propos, on peut dégager, au terme des derniers mois, les observations suivantes :

    C’est un match nul entre les deux protagonistes et ce, malgré la supériorité des forces russes en armes et en troupes, d’une part; l’asymétrie dans la marge de manœuvre dont dispose l’Ukraine – à qui on interdit de frapper le territoire russe avec des armes occidentales- , d’autre part.

    Tout semble indiquer que les pays qui soutiennent l’Ukraine veulent qu’elle puisse se défendre et protéger une partie de ses territoires sans pour autant qu’elle n’attaque les bases d’approvisionnement et des nœuds stratégiques du pays agresseur.

    Cette figure imposée tient-elle au fait qu’on redoute une escalade, c’est-à-dire une réaction extrême de Poutine advenant une attaque de sites sur son territoire? Et ce faisant, une extension possible du conflit à des pays limitrophes de la Russie qui, mécaniquement enclencherait une intervention des forces de l’OTAN et une confrontation directe avec la Russie.

    Autrement dit, veut-on à tout prix éviter tout risque d’élargissement et de perte de contrôle de cette guerre? Comme si on s’efforçait de la circonscrire à une zone limitée, au risque d’entraver l’action même de celui auquel on apporte son soutien.

    Est-ce la contrepartie imposée aux Ukrainiens – le prix à payer – pour les soutenir dans leur défense contre l’agresseur?

    Fort de cet interdit, Poutine peut en profiter pour en tirer tous les avantages découlant de cet état de déséquilibre alors même qu’il bénéficie déjà d’une supériorité en hommes et en armes.

    Dès lors, comment espérer qu’une Ukraine si nettement désavantagée puisse mener à son terme cette guerre qui est finalement condamnée à s’éterniser… jusqu’à son dernier combattant?   

    Les pays qui soutiennent l’Ukraine, qui avaient vécu longtemps jusqu’à récemment dans l’illusion de la fin des guerres, l’ont maintenant remplacée par celle d’une victoire en menant une guerre par procuration (… avec restrictions et délais de livraison).

    Il n’y a pas de quoi être très optimiste quant à l’évolution de cette situation. Ce sont encore une fois les Ukrainiens qui devront démontrer une grande créativité pour sortir de ce qui ressemble de plus en plus à une impasse.  

    Aimé par 1 personne

  4. Dans le cadre du support européen à l’Ukraine et avec le risque Trump, l’Europe ne devrait elle pas proposer aux pays qui le souhaitent, une prise en charge de la protection aérienne des grandes villes par l’armée d’un pays; exemple Odessa par la France, Kiev par l’Allemagne, ….?

    Qu’en pensez vous ?

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    1. La plupart des missiles et drones ciblant Odessa sont tirés du territoire russe ou de son espace aérien (ainsi que de la Crimée, cas déjà plus envisageable). Pour l’empêcher, il faudrait donc tirer sur le vecteur, avion, bateau , sous-marin, ou base de lancement, situé en territoire russe.

      Comme écrit notre hôte, audacieux…

      Fabrice

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      1. Je pense que vous confondez le vecteur missile ou aéronef (que l’on a le droit de détruire dès qu’il survole le territoire ukrainien, polonais ou roumain, comme cela a été fait en Jordanie et Irak à l’encontre des missiles et drones iraniens) et le lanceur avec le risque d’un risque d’une mauvaise frappe, sachant que le lanceur peut être proche d’installations civiles comme au Liban ou à Gaza.

        Comme ni la Crimée, ni le Dombass (et encore moins les autres oblasts conquis) ne sont considérés comme russes, chaque pays allié et dûment autorisé par l’Ukraine peut contribuer à protéger les frontières de l’Ukraine et bien sûr celles des pays de l’OTAN (comme cela pourrait être aussi le cas au profit de la Moldavie, voire de la Géorgie).

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      2. « vous confondez le vecteur missile ou aéronef (…) et le lanceur » Effectivement, je pensais au lanceur. Merci d’avoir corrigé cette erreur.

        Pour les bombes planantes, je vois mal comment les intercepter depuis un territoire de l’OTAN. De même, comment abattre un missile visant l’Est de l’Ukraine depuis un territoire de l’OTAN ? Le souci actuel ne me semble pas réduit à Lviv et la partie ouest de l’Ukraine.

        Si l’intention d’apporter une protection du territoire ukrainien est un pas positif, je m’interroge sur sa réelle portée opérationnelle si l’on maintient la sanctuarisation du territoire russe.

        Fabrice

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  5. « Plus généralement, se pose la question des contraintes imposées par la cinquante de pays alliés qui soutiennent l’Ukraine, mais qui refusent la symétrie des moyens employés. »

    Cette phrase semble sur le point de devenir obsolète par les messages transmis par plusieurs autorités US. Qu’en est-il des européens ? Les anglais semblent aussi aller dans ce sens. Et les autres ?

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