
Un front qui évolue peu, et pourtant en pleine ébullition
Le front militaire en Ukraine, qui est le cœur de la guerre et en particulier de l’offensive lancée le 6 juin dernier, est bouillonnant à défaut d’être en mouvement…
Une zone en particulier, la région de Zaporijia qui se situe dans la partie sud du front, fait l’objet d’un black-out quasi complet : les Ukrainiens parlent de tout sauf de cette zone du front où ils concentrent actuellement leurs efforts pour percer une brèche dans cette digue russe qui fait environ 30 km de large et plus de 1,000 km de long.


Des combats très violents se déroulent actuellement dans cette zone sud du front, et les Ukrainiens n’en donnent quasiment aucune information tandis qu’ils nous promènent loin du cœur de leurs actions avec les « combats autour de Bakhmut » et la « contre-offensive » russe dans le nord du front, tellement peu importante que les Ukrainiens n’ont même pas envoyé de renforts…

C’est là, dans le sud, que tout se joue, dans la région de Zaporijia aujourd’hui et peut-être demain dans celle de Kherson plus à l’ouest, pour finir de surprendre et fracturer enfin cette digue russe qui ne survivra pas à une brèche.

Esquiver les informations les plus importantes permet aussi de mieux les connaître
Intéressons-nous aux bloggers russes qui bataillaient jusqu’ici par leur indiscipline et – disons-le – une forme d’anarchie dans leurs propos et critiques, dont feu Prigojine était un des porte-paroles les plus écoutés.
Ces « influenceurs » russes ont été mis au pas récemment par le ministère russe de la défense, avec de la prison à la clef pour ceux qui se feraient prier : ils doivent éviter désormais d’évoquer les sujets qui pourraient « inutilement inquiéter » la société russe et qui sont nombreux.
il est très éclairant de s’y intéresser justement : le premier sujet « fantôme » est la pression exercée par les forces ukrainiennes sur cette partie sud du front et que le général Yvan Popov avait eu le malheur de reconnaître.
Lire aussi : Face à son échec en Ukraine, la Russie de Poutine se fissure… et son armée désormais nous le dit
Le second sujet que les influenceurs russes doivent désormais éviter est celui des « destructions dans la profondeur » qui constituent de dangereux affaissements de la capacité de combattre des troupes de Poutine.
Je pense en particulier aux frappes en Crimée, susceptibles « d’affoler » tous ceux qui pratiquaient si bien jusqu’ici la politique de l’autruche et pensaient encore que cette presqu’île, annexée illégalement en 2014, constituait une forme de sanctuaire dont l’attaque aurait déclenché aussitôt les foudres du maître du Kremlin.
Pourtant, d’après Xavier Tytelman qui est toujours très bien informé, les principaux dépôts logistiques militaires russes de cette région ont été endommagés par des frappes ukrainiennes, et notamment ceux situés en Crimée, essentiellement par des missiles Storm Shadow/Scalp fournis par la Grande-Bretagne et la France.
De plus des infrastructures essentielles ont été durement touchées, comme le pont de Changar le 29 juillet, crucial pour les approvisionnements militaires de cette zone de Zaporijia sous pression directe des attaques des forces ukrainiennes.

Des attaques jusqu’au cœur de la Russie de Poutine
Enfin, les attaques audacieuses des Ukrainiens, symboliques mais aux lourdes conséquences politiques, sont systématiquement « sous-évaluées » par ces influenceurs russes : l’explosion de drones Ukrainiens contre des bureaux de ministères russes au plein cœur de l’équivalent du quartier de la City à Moscou, le 30 juillet et à nouveau le 1° août, constituent autant de gifles pour Vladimir Poutine.
Ce dernier en est d’ailleurs réduit à faire déclarer que ces attaques « désespérées » ont été déjouées, alors même qu’elles ont atteint leur cible sans être interceptées.

Notons au passage que ces drones de conception ukrainienne arrivent à percer l’imposant dispositif de protection sol-air de Moscou en s’appuyant notamment sur des failles qui ont été analysées par les alliés qui soutiennent l’Ukraine.
Ces drones bénéficient aussi de l’efficacité réduite des systèmes de guerre électronique russes en pleine ville. Ces systèmes de brouillage sont en effet censés perturber le guidage et le vol des drones, mais ils présentent l’inconvénient de tout perturber dans la zone où ils sont activés : tout ce qui est digital, fer de lance d’un quartier d’affaire, serait ainsi brouillé voire neutralisé.
Pour améliorer la protection de Moscou, il faudrait donc tout perturber, à l’image de cette guerre que Poutine avait lancée en assurant ses concitoyens (ses sujets ?) qu’ils n’auraient pas à en pâtir…
Le fait que ces drones Ukrainiens aient pu atteindre leur cible, au cœur de Moscou, sans avoir été interceptés auparavant fragilise l’image de puissance sur laquelle s’appuyait jusqu’ici Poutine pour régner.
Ses communicants ont beau proclamer que tous ces attaques aux drones ont été « repoussées », la réalité s’impose à leurs yeux. De même, Poutine a finalement donné comme directive de ne plus nier l’offensive ukrainienne, mais de montrer que la Russie qu’il dirige stoppe cette dernière sans difficulté, ce que les faits ne cessent de démentir.
Lire aussi : Ukraine, accélération de l’offensive, et de la fumée qui l’entoure
Même la marine russe est sous pression
Ces attaques contre des objectifs russes n’ont pas lieu seulement par les airs, elles sont aussi conduites en mer avec une série de drones navals développés par les Ukrainiens sur la base d’engins fournis par les alliés et qui avaient été rarement utilisés jusqu’ici.

L’armée russe proclame aussi « avoir déjoué » une attaque de drones navals en mer noire le 4 août, mais comment cacher ces images sans ambiguïté sur ce navire de guerre, l’Olenegorsky Gornyak, durement endommagé près d’une base russe à l’est de la Crimée ?
Le 5 août, c’est un navire pétrolier russe qui est touché par un drone naval dans le détroit de Kertch, entre la Crimée et la Russie.
Des représailles russes, à l’image de Poutine : violentes et inutiles
Les frappes russes sur l’Ukraine sont quotidiennes, leur principale différence avec celles des Ukrainiens est qu’elles visent systématiquement des cibles civiles comme ici une frappe sur Kryvy Rih, ville natale du président Zelensky dans le centre de l’Ukraine, qui a fait au total 6 morts et 80 blessés, mais aucune perte militaire.
Sécurité alimentaire, jeu de dupes et jeu de rôles
Les représailles russes consistent à jouer aussi sur la sécurité alimentaire mondiale, en menaçant les exportations de céréales ukrainiennes et en détruisant les infrastructures portuaires, notamment de stockage des millions de tonnes de ces précieuses denrées.
Citons notamment des attaques russes contre les infrastructures sur le Danube à la frontière de la Roumanie. Ces frappes justifieraient d’ailleurs un déploiement de dispositifs sol-air de l’OTAN pour protéger, à partir de la Roumanie qui en est membre, une partie de ces infrastructures importantes sans risquer pour autant d’escalade : la Russie emploie uniquement des missiles pour ces attaques et pourrait difficilement argumenter contre le fait que ces engins de destruction et de morts soient détruits en vol au-dessus du territoire de l’Ukraine.
Il semble enfin que la Russie de Poutine n’ait pas osé lancer un blocus maritime de la mer noire, d’autant que sa marine paraît bien affaiblie, à l’image de son armée, face à un adversaire qu’elle négligeait…

Une issue des combats qu’il faut attendre avec patience et confiance
L’offensive ukrainienne est en cours, nul besoin d’inventer chaque semaine de nouvelles théories sur l’évolution de la stratégie de l’Ukraine ou sur les soi-disant surprises que rencontreraient ses forces face à la digue érigée pendant de longs mois – et aux yeux de tous – par les armées russes.
Les Ukrainiens font la guerre, avec une énergie et une détermination sans faille, tandis qu’ils savent pertinemment que leur « agenda » est sous pression : leurs réserves leur permettent de continuer à tenter de percer cette digue russe jusqu’en septembre mais pas tellement plus longtemps, d’autant que l’automne et ses pluies pénaliseront alors les forces blindées de ceux qui mènent l’offensive.
La question cruciale pour les Ukrainiens est donc de percer avant octobre, idéalement dans les semaines qui viennent pour avoir encore le temps de submerger un dispositif russe qu’ils ont largement affaibli derrière leurs lignes de défense. Certes cette digue russe est profonde, mais elle est aussi statique et manque singulièrement de capacité d’adaptation à l’ouverture d’une brèche. C’est cette brèche que les combattants ukrainiens s’efforcent de percer, faisons-leur confiance avec patience.
PS : j’ai choisi ce tableau (sans titre) de Pierre Soulages pour illustrer cet article, sans doute pour rappeler qu’être dans le noir n’empêche pas de voir, à condition de s’allier les lumières et de multiplier les angles de vue…
Pour approfondir, lire Des chiffres et des êtres (par Michel Goya)
Suivre la situation militaire avec Macette Escortet
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a propos …mines & deminage …ce fut une idee de W. Churchill ,qui
trouva a la fois homme et officier le major-general Hobart ; sa
« menagerie »fut essayee a partir de la bataille d El-Alamein , puis pour
le 6 jiun .44 .-la France possede -a l heure actuelle – 14 engins :a
bientot , Patrick.-
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bon article…mais nous sommes trop impatients !du cote Uk. ,il faut du
materiel de deminage- robotises – -et du personnel…;je reviens sur la
d. c. a . armee de 35 mm. : L armee allemande possedait 338 » Guepards »
bi-tubes de 35 .- ,chaque possedant 220 coups /tube ,la cadence etant de
550 /minute ,une seconde de tir 10 obus ( toujours par T. ) :c est un
peu de trop pour un » mi .24 » ou un » kamow 52 » …et nous voyons
poindre les problemes du ravitaillement & rechargement de chaque »
guepard » …de toute maniere ,la dca est un tout canon +missiles !a une
prochaine discussion , mais je n oublie pas que les ukhrainiens sont
sous le feu …et moi sur ma chaise ! Amities ,Patrick .-
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Merci pour vos analyses que je suis avec attention et assiduité. J’ai du mal à imaginer que les russes balancent des kalibr par dizaines uniquement pour terroriser sans viser des cibles militaires. Que sait-on des objectifs militaires russes quant à ces salves de missiles ? Que ciblent-ils ? Des bases militaires ? Des centres de commandement ? Le dispositif ukrainien est-il affecté par ces salves ou est-ce que cela reste marginal ? Je ne trouve aucune info à ce sujet.
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Les Russes visent sans scrupules des objectifs civils parallèlement à des objectifs militaires, notamment des dépôts d’armement ou des bases. C’est néanmoins accablant de constater que cela ne leur pose aucun problème de faire autant de victimes civiles là où les Ukrainiens sont plutôt précautionneux dans leurs attaques (Moscou par exemple)
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Bonjour Guillaume, d’abord encore merci pour cet article toujours aussi clairvoyant. En effet Patience et Confiance sont les maîtres mots. Malgré tout, nous ne pouvons nous empêcher ni nous reprocher de sentir l’inquiétude monter au fil du temps qui s’écoule, inexorablement. « Winter is coming » soon… Et il est difficilement imaginable de repartir pour plusieurs mois « gelés », avec des scénarios proches de l’année dernière. Laissant par la même occasion les tensions continuer à s’accumuler et à augmenter.
Je reste convaincu que l’Otan doit taper du poing sur la table et agir pour faire ce pourquoi elle a été créée: assurer la sécurité des pays membres. Or, la Russie, par son irresponsabilité, ses manipulations et ses agissements, en Ukraine aussi bien qu’à l’international, porte bien atteinte de manière avérée et déjà pour plusieurs années à notre sécurité. Plus nous attendons, plus nous laissons faire la Russie de Poutine empirer la situation et donc aggraver la menace pour notre sécurité.
On a donc 3 scénarios « primaires »: soit l’Ukraine perce la digue et renverse les russes – c’est encore possible! -, soit la contre offensive se heurte aux défenses russes et l’hiver, auquel cas l’Otan intervient en invoquant la menace avérée pour la sécurité de ses membres, soit l’Otan réagit toujours aussi bureaucratique ment et laisse pourrir le fruit… Personnellement, je crois davantage au premier et au troisième scénario…
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Merci pour cet éclairage.
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Merci Guillaume, ton décryptage est éclairant.
Tout est question de volonté, en tout cas beaucoup de choses, confiance, conviction, patience, persévérance.
Hier soir encore très perturbé de constater l’espèce de familiarisation de nos opinions publiques à la violence de Poutine, nos opinions publiques, ou peut-être plutôt nos médias, si prompts en contraste à pointer la réaction des Ukrainiens.
Merci encore.
Слава Україні !
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Très bon article qui synthétise bien la situation.
Espérons que l’occident saura soutenir l’Ukraine jusqu’à la libération de la Crimée.
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Merci pour tes commentaires éclairants dans un conflit qui nous concerne.
Amitiés
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bonjour guillaume,
je partage ton analyse même si j’ai tendance à être un peu moins optimiste peut-être aurons nous l’occasion de nous rencontrer lors du colloque sur le génocide des tutsi du 11 au 14 septembre à paris cordialement yves thebault
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MERCI pour votre remarquable travail! Ce suivi des opérations me permet de mieux vous (et les autres) suivre, entre autres, sur LCI…
MERCI pour le SOULAGES… Presqu’une évidence ici!
ET ENFIN, MERCI pour le lien avec Michel GOYA…
Que vive l’Ukraine ‘intégrale’ et démocratique, enfin libérée !
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Merci pour cet écrit. Pierre Soulages, c’est lumineux et pertinent pour ton propos . Merci pour la profondeur de ce choix et pour la hauteur de vue, cela fait tellement du bien.
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Encore une fois, belle remise en perspective de l’actualité. Merci .
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Merci beaucoup pour ce texte qui rectifie ce qui se passe réellement car on entend beaucoup de choses qui font penser que l’Ukraine est en problème! Ça permet de comprendre qu’il faut être patient et leur laisser le temps requis pour avancer contre cette armée russe!
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« dont feu Prigojine » ???
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Ce n’est plus qu’un fantôme de l’ère poutinienne…
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Lorsque les russes approvisionnent les deuxièmes et premières lignes de défense depuis l’arrière, ils empruntent des itinéraires non-minés. N’est-il pas possible de cartographier ces itinéraires pour les transformer en axes de pénétrations et futures brèches ?
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Les Ukrainiens les observent avec attention, mais ces itinéraires restent sous le feu de l’artillerie russe, encore puissante
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effectivement, le temps long d’une guerre, n’est pas celui d’un jeu vidéo ou de la propension de certains experts d’affirmer que la contre offensive est en train de patiner
bref, vu malgré tout que la puissance de feu des russes est encore importante, ce que font les ukrainiens est de détruire à bas bruit les capacités logistiques des russes
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Je pense même que les Ukrainiens sont plus avancés que cela, probablement en train de défaire, en 2 ou 3 endroits,la deuxième ligne de cette digue
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Toujours aussi passionnant
Joseph Ancel
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Merci pour toutes ces précieuses informations qui entretiennent l’espoir de voir l’offensive ukrainienne réussir.
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