Le Groenland pour Trump : diversion médiatique ou prédation stratégique ?

Je ne sais pas si Donald Trump obtiendra un jour le prix Nobel de la paix, mais il mérite celui de la saturation des esprits ! 

A défaut d’occuper le Groenland, Donald Trump envahit le terrain médiatique et épuise la capacité à comprendre et à décrypter, en imposant une tension permanente qu’il alimente à dessein.

Alors qu’il était attendu, depuis la fin de l’année 2025, sur son projet de mettre fin à la guerre russe contre l’Ukraine, Trump a enchaîné en deux semaines un enlèvement présidentiel au Venezuela, une vraie fausse détermination à intervenir en Iran contre le régime des mollahs et maintenant une menace quasi-colonialiste de s’emparer du Groenland.

Lire aussi : Du Venezuela au Groenland, en semant le chaos, Trump nous oblige à réfléchir différemment

A quoi « joue » Trump avec le Groenland ?

Donald Trump profère depuis plusieurs mois des menaces contre le Groenland – territoire autonome du Danemark – pour répondre à de soit-disantes « menaces sécuritaires » russes ou chinoises qui s’exerceraient sur cet immense espace glacé occupé militairement par… des soldats états-uniens (je ne dis plus américain par respect pour tous les autres pays de ce continent qui ne veulent pas être assimilés aux États-Unis de Donald Trump). En effet, en vertu d’un traité de 1951, les USA disposent de toutes les « facilités militaires » au Groenland et notamment d’une base importante pour surveiller l’espace aérien proche des Etats-Unis.

Carte Le Monde

Si cette base « abrite » moins de 200 soldats aujourd’hui, les USA ont en réalité le droit d’envoyer autant de militaires au Groenland qu’ils le souhaitent et de réactiver les nombreuses emprises qu’ils ont désertées depuis 75 ans, avec pour seule condition d’en informer le Danemark. La question de la sécurité du territoire états-unien n’est donc qu’un prétexte grossier à une revendication quasi-colonialiste de Donald Trump : exploiter les ressources du sous-sol groenlandais, même si les entreprises US se montrent pour l’instant peu enthousiastes tant les conditions et l’environnement sont difficiles.

Carte Le Monde

Cette volonté jusqu’au-boutiste de « sécuriser » l’exploitation de ces richesses, et tout particulièrement des « terres rares » qui ont été bien cartographiées au Groenland, s’inscrit probablement dans une vision plus stratégique qu’il n’y parait : disposer des ressources permettant de limiter la dépendance des entreprises US aux fournisseurs chinois, dans le cadre d’un affrontement auquel les Etats-Unis se préparent. Mais en n’ayant pas su, ni vraiment essayé de convaincre les Européens de s’associer à une telle « vision strategique », Donald Trump cherche désormais à l’imposer avec sa finesse habituelle…

Donald Trump débarquant en terre conquise avec des manchots, il se serait d’ailleurs trompé de continent puisque ces derniers vivent en Antarctique…

Face au mensonge de Trump, les pays européens « jouent sont jeu » et viennent sécuriser le Groenland

Fort opportunément et comme l’avait proposé initialement Raphaël Glucksmann, plusieurs pays européens sont en train d’envoyer des forces militaires « terrestres, navales et aériennes » afin de sécuriser le Groenland et de répondre « aux inquiétudes » du président états-unien. Des éléments de reconnaissance venant de France, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Finlande, de Suède et de Norvège sont arrivés sur ce territoire arctique pour préparer la participation de contingents plus importants, en lien étroit avec l’armée danoise et le gouvernement groenlandais.

Notons au passage que la France a choisi fort logiquement d’envoyer des troupes de montagne – des « chasseurs alpins » – qui sont les seules entraînées et équipées pour intervenir dans ces conditions arctiques, un savoir-faire très particulier qu’il vaut mieux ne pas avoir à s’inventer tant il est difficile à acquérir. Il n’est évidemment pas question ici de constituer une force européenne pour s’opposer militairement aux Etats-Unis, mais bien de rendre infondées les préoccupations sécuritaires affichées par Donald Trump. Le commandement arctique en charge de ce déploiement a d’ailleurs invité l’armée états-unienne à se joindre à cette opération…

Les états-majors militaires US n’ont pas pu cacher leur consternation lorsque Trump leur a demandé de planifier « un coup de force » au Groenland contre des armées alliées, partenaires historiques depuis des décennies dans le cadre de l’OTAN. Mais Donald ne veut pas abandonner son idée d’annexer ce territoire dont les (rares) habitants – moins de 60 000 – ont massivement rejeté l’idée même de passer sous le contrôle des USA, 80% au dernier sondage tandis que 75% des Etats-Uniens disent ne pas approuver ce projet trumpien.

Une polémique qui n’intéresse que Trump… et son ami Poutine

La tension que crée Trump sur cette question du Groenland, qui peut sembler hallucinante tant elle est éloignée géographiquement et politiquement des conflits actuels, réjouit au moins une personne, Vladimir Poutine qui y voit une occasion inespérée de polluer le fonctionnement, voire de remettre en cause l’existence même de l’OTAN.

Si Trump persévérait dans ce projet délirant, il signerait probablement l’arrêt de mort du droit international, de l’OTAN et plus encore, du lien historique établi depuis plus d’un siècle avec les pays européens en détruisant le facteur clef de toute relation, la confiance. Peut-être que ce risque de fracture historique n’est pas sans motiver certains de ses conseillers, JD Vance en particulier, ce vice-président à côté duquel Trump fait office de « modéré ».

Comment empêcher Trump de persévérer dans cette impasse glacée ?

Les industriels US de l’armement sont particulièrement remontés contre cet « objectif » de Donald Trump, considérant que l’OTAN est leur plus important marché à l’exportation avec une solvabilité précieuse, pour des contrats qui s’étalent sur des années et parfois des décennies. Les entreprises états-uniennes de défense exercent une pression forte sur le président Trump toujours sensible aux arguments de business, sa principale préoccupation.

Les Européens pourraient eux recourir à des arguments économiques – douaniers notamment – alors que Trump veut utiliser une fois encore cette arme des droits de douane, pour faire pression sur les pays qui ne se plieraient pas à sa volonté : s’emparer du Groenland. Certes, Trump peut compter sur le soutien de la Russie de Poutine. Mais il serait temps pour l’Union européenne de construire un véritable arsenal de sanctions douanières pour agir comme il se doit, dans son domaine de compétence, et exercer en la matière une politique de puissance.

Screenshot

Il resterait ensuite le comité Nobel pour faire croire au président états-unien qu’il sera dans la course, à condition de renoncer à ce projet délirant. Mais les Suédois sont trop honnêtes pour renoncer à exiger que Trump mette également fin à son soutien à ce fou de Netanyahou, qu’il demande un mandat de l’ONU avant d’intervenir dans le monde et, enfin, qu’il fasse pression sur son « ami » Vladimir Poutine pour mettre fin à la guerre contre l’Ukraine qui sinon, en février, rentrera dans sa cinquième année.

Une diversion de Trump pour fuir son impuissance face à Poutine en Ukraine ?

Si ce n’est la question de confrontation à venir avec la Chine, les motivations de Donald Trump sur le Groenland restent obscures : pourquoi fait-il cela ? La réponse est peut-être en Ukraine à 4 500 km de là, au plus éloigné de ce front en Europe que ce président délirant s’était promis de régler « en 24 heures ».

Dans les derniers jours de 2025, les Européens – dont les Ukrainiens – ont répondu aux exigences de Donald Trump quant à son projet d’accord pour mettre fin à la guerre menée par la Russie. Il était donc attendu que le président états-unien envoie Steve Witkoff et son gendre Jared Kushner rencontrer Vladimir Poutine pour finaliser cette négociation.

Mais rien ne s’est passé en janvier du côté russe, bien que Trump ait téléphoné à son homologue du Kremlin. Le président US a seulement déclaré, dans une interview à l’agence Reuters ce 15 janvier, que Vladimir Poutine « est prêt à conclure un accord », mais que l’Ukraine « l’est moins ». Interrogé sur ce qui bloque les négociations, Donald Trump a même répondu : « Zelensky », contre toute évidence.

Etonnamment, ce sont donc les émissaires ukrainiens qui se rendent une fois encore aux Etats-Unis pour discuter avec Steve Witkoff et Jared Kushner (à Miami le 17 janvier), comme si Trump avait renoncé de fait à obtenir la moindre concession de Poutine, à moins qu’il n’en ait obtenues d’autres, sur d’autres fronts…

Le Groenland serait alors principalement une opération de diversion, plus ou moins consciente ou assumée, d’un Donald Trump fuyant son incapacité à négocier avec Poutine une sortie de guerre en Ukraine, malgré ses (folles) promesses et rodomontades.

Autrement dit, est-ce que cette affaire groenlandaise n’est pas d’abord une opération de diversion d’un dirigeant extrémiste et « sans limite » qui est incapable de gérer ses échecs ?

Consulat des États-Unis de Donald Trump au Groenland…



Pour approfondir,

Au Groenland, la méthode Trump a dressé la population contre les Etats-Unis, par Isabelle Mandraud (Le Monde)


« L’expression crue et brutale de la puissance américaine de l’ère Trump II est un choc violent qui ouvre enfin les yeux des alliés de Washington », par Sylvie Kauffmann




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10 commentaires sur “Le Groenland pour Trump : diversion médiatique ou prédation stratégique ?

  1. Finalement ,  » Le dessous des cartes  » : affaiblir l’Europe, détruire l’Otan au profit de la Russie et de Poutine, l’agent traitant de Trumpov.

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  2. Il y a contradiction à mon humble avis à affirmer d’une part que Trump veut le Groenland pour ses ressources minieres ( ce qui est vrai ) , comme au Venezuela pour son petrole – et repondre SEULEMENT sur l’argument militaire qui n’en est pas un ( Glusksmann et les europens sont des petits joueurs en geopolitique…..où`il faut combattre les vraies projectiles (raisons) et non les leurres ..sous peine de rater sa cible …M. Ancel en tant que militaire connait bien cela …… Sergio…

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  3. Bonjour, Donald Trump cherche simplement à transformer un plan économique bancale,en succès, par la force de son armée. Les importations des USA sont en baisse ce qui indique une baisse de la consommation des plus pauvres, et même si les plus riches consommes davantage les banques US se retrouve exposé au risque d’une hausse des défauts de remboursement qui on engendrer la crise de 2008…

    Pour tenter d’empêcher un bis, en premier lieu rassurer sur ses capaçité et surtout montrer qu’on est capable de s’accaparer des ressource, regarder maintenant nous avons le pétrole du vénézuella…

    Mais avant de profiter au major des Etats-unis ce pétrole risque surtout de chambouler les cours, exposant les exploitants de pétroles et gaz de schistes à ce qu’ils craignent le plus, l’effondrement de ceux-çi…

    Le Groeland s’inscris sur cette lançée, notre puissance militaire et écoomique nous permets de nous accaparer ce que nous voulons.

    Cette visions très mercantiles de la politique de Donald Trump ne doit pas être sous estimer, aussi dangereuse soit-elle.

    Il peut ainsi perçevoir le Groenland autant comme une ressource que comme une monnaie d’échange…

    Même si pour remplir les caisses, encore plus si ses droits de douane finissent par être déclaré illégaux, il préférera certainement de l’argent sonnant et trébuchant; venue de Chine en échange d’exclusivité sur les terres rares, ou encore de Russie en échange de l’Ukraine, eventuellement d’Europe en tribut pour le Groenland…

    Quand il n’y a que l’argent qui compte il n’y a plus d’ennemie, ou d’allier, juste des zéros sur son compte en banque…

    Salutation, Ludovic Melin.

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  4. Guillaume,

    On sort de Noël et Donald n’a pas eu tous ses cadeaux espérés: il est frustré, et si on ne lui donne pas le Groenland il va se rouler par terre!

    Imagine un peu quelle serait ta réaction si tu ne recevez pas les cadeaux que tu as commandés? Il est furax

    Le souci (mineur) c’est qu’il confond la réalité et le monopoly.

    Bon WE  

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  5. Comme il est édifiant et intéressant pour moi, à Québec, de lire le point de vue français, sinon européen, sur la pensée et autres décisions loufoques de Trump – que j’ai baptisé le Crétin malin.

    Votre commentaire quant au marché que représentent les membres de l’OTAN pour les manufacturiers militaires américains est particulièrement éclairant.

    Cordialités de Québec

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  6. A raison cet édito se termine sur un point d’interrogation, tant le comportement du businessman exceptionnellement cupide et en outre paranoïaque qu’une majorité d’Etasuniens a bizarrement élu président, échappe à la rationalité.

    Rappel utile dans l’édito : c’est l’excellent (excellent selon moi) Glucksmann qui a émis l’idée astucieuse d’annihiler le prétexte de « sécurité » avancé par le délirant président US, en envoyant au Groenland des contingents militaires de sécurisation. Concernant la France, cela fournira un nouveau terrain d’entraînement à nos chasseurs alpins !

    Aimé par 2 personnes

    1. Si nous étions aussi empressés d’envoyer nos troupes en Ukraine où il y a aussi beaucoup de terrains d’entrainement pour nos CA, sans doute serait-ce plus utile que d’envoyer provisoirement une quinzaine de cadres au Groenland pour amuser la galerie et réagir aux lubies, en attendant la revendication de Saint-Pierre et Miquelon et pourquoi pas des Antilles ou même de la Guyane avec ses ressources naturelles ou sa base spatiale ?.

      Faute de réussir en Ukraine, voire en Iran dont les voisins y compris Israël savent ce qui les attend d’une nouvelle intervention, il a besoin d’attirer l’attention sur ce qu’il peut faire d’autre et nous protestons toujours beaucoup mais sans autre réaction, ce qui ne peut que l’encourager comme Poutine, Khamenei ou Kim à continuer. Est-ce encore utile de participer à l’OTAN quand même les plus zélés de ses alliés se trouvent pris à revers, au moins économiquement, sinon militairement ?

      Ici nos industriels de l’armement attendent toujours des commandes d’un président qui ne sait qu’éructer et qui a donné tant de bonnes raisons à Poutine de continuer, sans encore nationaliser des biens russes quand nos sociétés basées en Russie l’ont été.

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