Trump a-t-il renoncé au prix Nobel de la paix ?

L’offensive aérienne contre l’Iran, déclenchée par les Etats-Unis et Israël le 28 février, rentre désormais dans sa deuxième semaine. Elle présente actuellement deux fronts très différents.

Course à l’épuisement pour soumettre l’Iran, alors que Trump ne peut « guère » durer

L’affrontement principal se trouve en Iran, à plus de 1 500 km d’Israël où des avions et des missiles bombardent « massivement » des cibles politiques (dirigeants et lieux de pouvoir principalement à Téhéran), des forces de « police » et enfin des installations militaires.

Parmi les cibles militaires, les frappes ont fini de détruire ce qui restait de défense aérienne en Iran, c’est-à-dire pas grand-chose compte tenu de l’abandon de la Russie qui avait été jusqu’ici son fournisseur essentiel. Les bombardements visent maintenant les missiles et drones, et enfin les installations pouvant contribuer à la fabrication d’une arme nucléaire.

Ces frappes combinées des Etats-Uniens et des Israéliens contre l’Iran sont importantes, elles sont de l’ordre de 1 000 par jour, ce qui est beaucoup… et peu en comparaison de l’immensité du pays visé (trois fois la France) et de sa longue préparation à un affrontement, avec probablement beaucoup de dispersion, de camouflage et d’installations souterraines.

Des ripostes de l’Iran qui sèment le chaos

Les premières frappes américano-israéliennes ont servi à décapiter le régime des mollahs, en tuant ou blessant gravement une centaine de dirigeants iraniens, notamment le « guide suprême » Ali Khamenei ainsi que le chef des Gardiens de la révolution qui sont les véritables détenteurs du pouvoir actuel.

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Le régime des mollahs a été d’autant plus surpris par le déclenchement de l’offensive qu’il n’a pas été alerté par la Russie et que les propos de Donald Trump indiquaient une volonté de continuer la négociation en cours à Genève. Il est difficile par nature de comprendre ce qui a emporté le revirement du président Trump qui s’était opposé lors de son premier mandat à une telle opération, réclamée déjà par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

Il semble que Donald Trump a été stupéfait d’apprendre que, pendant que le régime iranien négociait à Genève, celui-ci mettait à l’abri de l’uranium enrichi bien au-delà des usages civils dans une base secrète profondément enterrée et qui n’avait même pas été repérée lors de la guerre des 12 jours (juin 2025) pourtant destinée à détruire les capacités nucléaires iraniennes.

Un régime iranien décapité, mais loin d’être détruit

Les premiers jours de cette opération, nommée « fureur épique » par les Etats-Unis (ce qui est au passage un nom aussi grotesque que déplacé pour une offensive militaire), ont vu une riposte assez désordonnée et probablement pré-programmée du régime iranien. 500 missiles et 2 000 drones ont été lancés en 6 jours contre Israël et les bases américaines de la région, principalement dans les pays du Golfe en face de l’Iran.

La coalition Etats-Unis – Israël avait anticipé ces tirs de missiles et en a intercepté l’essentiel. Les dégâts causés par ces missiles iraniens ont été très limités, mais leur interception a provoqué de nombreux dommages collatéraux (un missile est très rarement détruit en vol, il est abimé et retombe au sol en faisant des dégâts). De plus, cette défense a nécessité beaucoup plus de missiles d’interception que prévu, presque 3 par interception. Contre les missiles balistiques iraniens (qui volent à plusieurs fois la vitesse du son), la coalition a utilisé principalement des missiles Patriot et THAAD efficaces mais très coûteux, et en très grand nombre, près de 1 500 exemplaires alors que les Etats-Unis n’en fabriquent que 600 par an.

Les drones ont paradoxalement posé plus de problèmes que les missiles iraniens. Ils sont en effet théoriquement beaucoup plus faciles à intercepter compte tenu de leur faible vitesse (inférieure à 200 km/h) et de leur fragilité. Mais en pratique, ils sont difficiles à détecter et surtout trop coûteux à intercepter avec des missiles (qui sont 100 fois plus chers) alors qu’ils sont envoyés par vagues et qu’il finit toujours par en rester quelques-uns pour toucher leur cible. Leurs dégâts sont nettement moindre que ceux infligés par des missiles, mais l’effet psychologique est considérable qu’ils puissent « toucher » jusqu’à Chypre ou l’Azerbaïdjan, l’aéroport de Dubaï comme un tanker qui essaye de passer le détroit d’Ormuz.

Cependant, ces tirs de riposte iraniens ont accéléré les dégâts qui leur sont infligés par la coalition américano-israélienne. En effet, celle-ci a déployé un très important dispositif de surveillance de l’espace iranien qui lui permet de détecter à chaque départ de missile l’emplacement du lanceur, le lieu où il s’abritait et souvent l’endroit de stockage des munitions. Autrement dit, chaque tir de missile, dans ce contexte « d’occupation » de l’espace aérien iranien, est suicidaire pour leurs capacités militaires. C’est aussi pour cela que les tirs iraniens ont largement diminué au bout quelques jours, alors que la coalition affirme avoir détruit 60% de leurs lanceurs ce qui est invérifiable.

Des drones qui à défaut de commettre des dégâts militaires sèment la peur

Mais ces tirs iraniens, qui initialement ne visaient qu’Israël et les bases états-uniennes de la région, ont provoqué un vent de panique dans les pays voisins du fait de leurs dommages collatéraux : les missiles interceptés et les drones qui ont percé les systèmes de défense ont fait peu de dégâts, mais ils ont effrayé la population, dans les pays du Golfe en particulier, qui n’était pas préparée à voir des explosions dans des centres commerciaux ou des installations portuaires à proximité.

Le régime des mollahs, qui progressivement reconstituait sa capacité de direction, a réalisé ainsi qu’il valait bien mieux déclencher le chaos chez ses voisins que de tirer quasiment sans effet sur des installations militaires américaines ou contre Israël.

Avec des drones, dont ils possèdent des stocks en dizaines de milliers d’exemplaires, les Iraniens disposent d’une arme peu coûteuse, assez facile à dissimuler et à disperser, difficile à détecter et à fort impact psychologique à condition de frapper la population civile… ce qui est à peu près la tactique redoutable pratiquée par la Russie de Poutine depuis plus de quatre années dans sa guerre contre l’Ukraine.

Il est assez désolant d’observer la difficulté pour des armées aussi modernes que celles des États-Unis et d’Israël de s’adapter à cette évolution de grande dimension, à cette « guerre des drones » qui préfigure des affrontements très différents dans l’avenir avec, dans le cas de l’Iran, une capacité de nuisance considérable et quasi-impossible à détruire seulement par des bombardements aériens, aussi puissants soient-ils.

Lire aussi : guerre des drones et drones de guerre

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a même proposé d’aider les Etats-Unis et les pays du Golfe à se défendre des drones grâce à leur expérience acquise dans cette guerre inachevée. Avec des drones intercepteurs et en échange de quelques missiles Patriot qui manquent désespérément aux Ukrainiens pour se défendre des bombardements russes qui n’ont jamais cessé.


La riposte suicidaire du Hezbollah au Liban

L’autre front de cette opération « fureur épique » s’est ouvert au Liban. C’est probablement pour nourrir la capacité de nuisance de l’Iran et la pression internationale contre les belligérants américano-Israéliens que le régime iranien a ordonné au Hezbollah de suicider le Liban en attaquant Israël.  En effet, le Hezbollah est totalement dévoué au régime des mollahs et pourtant il n’a plus la capacité de menacer militairement Israël.

La différence de ce front avec celui de l’Iran tient d’abord au fait que le Liban est le voisin immédiat d’Israël. L’Etat hébreu déclenche alors une opération massive contre le Hezbollah, que sa proximité et la taille modeste du Liban lui permet d’attaquer au sol en plus des bombardements, jusque dans la plaine de la Bekaa.

Le gouvernement libanais décide en retour d’interdire enfin les activités militaires du Hezbollah, mais probablement trop tard car la confrontation dévastatrice est enclenchée. L’aviation israélienne vient, heure après heure, dévaster des immeubles entiers des quartiers sud de Beyrouth, fief du Hezbollah. Et ce dernier continue, méthodiquement, à tirer quelques drones et roquettes sans aucun effet sur Israël, avec pour seul objectif de maintenir cette opération militaire de son voisin contre le Liban qui n’en avait pas besoin.

Cette opération israélienne est pourtant assez vaine, compte tenu des expériences passées qui ont bien montré que le Hezbollah constitue d’abord une menace fantôme, impossible à détruire avec les seuls moyens militaires. La France essaye maintenant d’intervenir pour garantir le désarmement du Hezbollah par le gouvernement libanais qu’elle veut soutenir, en échange d’un arrêt de cette opération de dévastation menée par Israël et qui n’est pas sans faire craindre la manière dont Netanyahou a ravagé la bande de Gaza pour se venger du Hamas.

Dans ce chaos, les objectifs sont plus incertains que jamais

Les objectifs poursuivis réellement par Trump dans cette guerre contre l’Iran sont d’autant plus difficiles à comprendre que celui-ci n’en est pas sûr non plus. Son cercle essaye de les expliquer, à l’exception remarquée du vice-président JD Vance qui est foncièrement hostile à cette aventure militaire.

Les pires arguments sont probablement ceux de Pete Hegseth, le Secrétaire d’Etat (Ministre) de la défense que les militaires états-uniens considèrent comme « un abruti qui ferait mieux de se contenter de commenter des rencontres sportives ». Ce ministre de Trump a beau répéter en multipliant les coups de poing en l’air que cette opération militaire est « fantastique », il n’ose pas pour autant en définir les objectifs tellement ceux-ci sont changeants.

En effet, selon l’humeur du chef, l’objectif serait une « capitulation inconditionnelle » du régime iranien qui se transforme dans les heures qui suivent – d’après sa propre porte-parole – au simple fait que Trump puisse considérer que « l’Iran ne représente plus une menace contre les Etats-Unis », ce qui n’est pas vraiment du même acabit.

Le Monde

Soumettre le régime iranien comme au Venezuela ou en finir avec le régime des mollahs ?

Dans cette optique de neutraliser la menace iranienne contre les Etats-Unis, Trump pourrait tout aussi bien considérer au bout de quelques jours supplémentaires de chaos qu’il ferait mieux de sortir de sa « fureur épique » en négociant un accord avec le pouvoir actuel – comme il l’a fait au Venezuela – plutôt qu’en en finissant avec le régime des mollahs. C’était pourtant la promesse initiale affichée par Trump au début de cette opération, une offensive qui pourrait se transformer en « chaos historique » si l’opération s’enlisait.

Concrètement, le régime iranien a manifestement compris que le temps était compté pour le président des États-Unis, qui s’est fait notamment élire sur la promesse de ne plus lancer son pays dans des aventures militaires sans soutien des Etats-Uniens (27% seulement soutiennent cette guerre au 7 mars). Une aventure dont les conséquences économiques impacteraient l’économie mondiale si ces drones iraniens permettaient de bloquer plusieurs semaines le détroit d’Ormuz où transite 20% du trafic mondial d’hydrocarbures.

Capitulation vs enlisement, la durée de l’opération sera déterminante

La solution que visaient initialement l’entourage de Trump et Israël était d’affaiblir suffisamment le pouvoir des mollahs – concrètement de disposer de suffisamment de temps – pour que des acteurs internes à l’Iran puissent prendre le relais et faire tomber définitivement ce régime. L’armée iranienne vraisemblablement aidée par des groupes assez structurés, comme les Kurdes, pour pouvoir s’attaquer aux Gardiens de la révolution, véritables détenteurs du pouvoir en Iran.

L’objectif du pouvoir iranien actuel, après avoir été ébranlé quelques jours, est désormais dans cette « deuxième phase » d’enliser ce conflit et de durer, pour obliger Trump à trouver un accord minimaliste qui conforte les Gardiens de la révolution au pouvoir. Ainsi, après 50 ans de dictature du Chah puis autant des Mollahs, l’Iran ce pays-civilisation en resterait là… du fait de l’absence de stratégie de Donald Trump.

Quant au prix Nobel de la paix, il semble que la « fureur épique » de ce président à l’ego surdimensionné l’a fait abandonner.


Pour approfondir,

Guerre en Iran : les suites incertaines de la domination militaire incontestable des Américains et des Israéliens, par Luc Bronner et Piotr Smolar (Le Monde)


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