Ukraine, fin de guerre en perspective… sur un désaccord que la crise en Iran pourrait faire oublier

Le Monde

Pour ne pas se laisser aveugler par le cirque médiatique permanent de Donald Trump qui nous hypnotise maintenant sur l’Iran, après avoir abandonné le mouvement de soulèvement contre le régime des mollahs, il est intéressant de regarder avec attention ce qui se passe en Ukraine en l’absence remarquée des Européens.

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Plus qu’une question de temps pour qu’un accord déséquilibré finisse par être accepté par une Ukraine épuisée

En effet, dans les dernières négociations sur l’Ukraine qui se déroulent depuis début janvier 2026, le format a changé : d’un côté les Ukrainiens parlent désormais directement aux Russes sous l’égide des envoyés spéciaux de Donald Trump, son ami Steve Witkoff et son gendre Jared Kushner.

Cela peut être qualifié de progrès – le fait que les belligérants se parlent directement –, mais il faut noter d’un autre côté l’absence inquiétante des pays européens (l’Ukraine en faisant partie) dans cette probable dernière ligne droite des discussions pour trouver un accord de « fin de guerre ».

Une absence d’autant plus inquiétante qu’elle évidemment souhaitée par le « fantastique » président Trump, mais qu’elle est aussi acceptée de fait par le président ukrainien qui estime désormais ne pas avoir d’autre choix. Ce n’est plus qu’une question de temps pour qu’un accord déséquilibré finisse par être accepté par une Ukraine épuisée.

Quand les Etats-Unis de Trump font chanter Zelensky

Le point critique de ce projet d’accord est en effet le territoire du Donbass, ou plutôt les 6 000 km2 que la Russie n’a pas réussi à conquérir par les armes jusqu’ici. La vision russe est binaire, soit ce territoire – chèrement défendu par les Ukrainiens et vaste comme le département de l’Ardèche – leur est cédé, soit l’armée russe continue son offensive et l’aura probablement conquis par la force d’ici deux à trois ans.

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Deux à trois années de guerre supplémentaires en Ukraine signifient des centaines de milliers de morts (et trois fois et demi plus de blessés), de l’ordre de 100 milliards € de dégâts par an si nous prenons pour référence les quatre premières années de conflit. Un bilan colossal, sans probabilité crédible que l’un des protagonistes s’effondre, la résistance étant ancrée au plus profond de la société ukrainienne, l’absence de marche arrière étant une caractéristique structurante de la politique de Vladimir Poutine.

Rien de très nouveau en apparence dans cette négociation où l’équipe de Trump exerce sa pression principalement sur la partie ukrainienne, la plus fragile évidemment dans cette discussion, tandis que les Européens s’attendaient à une véritable négociation avec la Russie depuis qu’ils ont donné leur accord en décembre pour garantir militairement cet accord. En fait, depuis la rencontre à Anchorage en Alaska en août 2025, la Russie estime avoir déjà renoncé à une victoire totale sur l’Ukraine et à l’interdiction d’y voir des forces militaires occidentales.

Et désormais, les Etats-Unis conditionnent leur propre soutien à ces garanties (européennes) de sécurité pour cet accord au fait que les Ukrainiens cèdent aux exigences de Poutine et lâchent ce territoire du Donbass à leur agresseur, ce qui ne représente à leurs yeux qu’à peine 1 % de leur territoire (initialement de 600 000 km2).

Pourquoi les Ukrainiens ne croient plus pouvoir faire autrement ?

Si la situation vous semble compliquée, c’est que vous avez bien suivi : la garantie matérielle de sécurisation par des militaires européens d’un éventuel accord reste conditionnée, dans l’esprit des Ukrainiens, par le soutien de cet empire menaçant que sont devenus les Etats-Unis de Donald Trump…

Cela signifie que le président Zelensky ne croit pas les Européens capables d’agir efficacement sans l’implication des Etats-Unis, ce que la situation actuelle confirme à certains égards puisque le financement européen de la résistance ukrainienne n’arrive pas à compenser la quasi-suspension de l’aide états-unienne.

Actuellement, les Etats-Unis ne prévoient plus que quelques centaines de millions de dollar pour l’Ukraine quand leur aide se montait à plusieurs dizaines de milliards avant l’arrivée de Trump, ce semeur de chaos. Les Européens ont essayé de prendre le relais, et financent pour beaucoup l’achat… d’armes américaines faute d’avoir su constituer, en quatre ans de guerre, de véritables Airbus de l’armement fédérant ce qui se fait de mieux dans les pays membres.

Si l’accord de fin de guerre se nouait ces prochaines semaines sur une cession du Donbass, cela « légitimerait » l’usage de la force par la Russie de Poutine et coûterait probablement sa tête au président Zelensky. Ce dernier se retrouve en effet dans cette situation politique paradoxale où une large majorité d’Ukrainiens souhaite la fin de cette guerre épuisante, tout en refusant de faire des concessions à Vladimir Poutine, leur agresseur. Si Zelensky devait accepter ce deal, il aura de grande difficulté à ne pas le payer politiquement vis-à-vis des Ukrainiens, sauf à démissionner dans la foulée pour ne pas en souffrir plus.

L’Iran, ou l’art du camouflage et de la diversion

Avec l’Iran, et après le Venezuela et le Groenland, Donald Trump attire toute notre attention. La mise en scène du déploiement de forces états-uniennes, qui en réalité a commencé depuis plusieurs mois, et les messages vindicatifs de Donald Trump contre le régime des mollahs en Iran ne doivent pas faire oublier que ce dernier a surtout trahi le soulèvement de la population.

Alors que mi-janvier, Trump incitait les Iraniens à descendre dans la rue et promettait qu’il n’accepterait pas que le régime fasse exécuter des manifestants, voilà qu’en l’espace de quelques heures il annonçait que le gouvernement iranien – à sa demande – aurait renoncé aux exécutions et que les Etats-Unis en contrepartie retiendraient temporairement leur action contre le régime des mollahs.

La réalité est que le pouvoir iranien a massacré plusieurs dizaines de milliers de manifestants à l’arme de guerre, principalement par les Gardiens de la révolution, cette armée parallèle au service des mollahs et d’eux-mêmes. Et cela, même avec la coupure d’internet, n’a pas pu échapper au remarquable système de renseignement des Etats-Unis.

Certes, les alliés arabes de Trump, notamment l’Arabie Saoudite, Oman et les Émirats arabes unis (EAU) sont intervenus dans ce processus parce qu’ils craignent des attaques iraniennes contre les bases US sur leur propre territoire, et redoutent plus encore le blocage du détroit d’Ormuz où transitent les tankers qui exportent leur pétrole.

Cependant, c’est l’intervention du Premier ministre israélien qui semble avoir été décisive pour arrêter (temporairement) Trump, Benyamin Netanyahou arguant du fait que le dispositif américain n’était pas assez important pour protéger Israël contre une nouvelle attaque de missiles iraniens, le dôme de fer – son parapluie soi-disant étanche – n’étant pas suffisant.

Netanyahou a-t-il voulu conserver un pouvoir hostile en Iran pour rester en guerre (et au pouvoir) ?

Le résultat de ce retournement de position de Donald Trump a été que les manifestants se sont faits littéralement laminés par les Gardiens de la révolution tandis que ces derniers auraient dû être les cibles principales des frappes américaines, en épargnant attentivement l’armée iranienne. Et du même coup, le régime des mollahs s’est maintenu au pouvoir quand il aurait dû être définitivement ostracisé pour avoir commis de tels massacres contre sa propre population.

Deux semaines plus tard, fin janvier, l’armée états-unienne s’est encore renforcée dans la région, et elle est clairement en mesure de mener des bombardements contre l’Iran sans que celle-ci ne puisse réellement se défendre, faute du soutien de la Russie qui n’a pas remplacé les défenses aériennes détruites lors des raids US et israéliens de 2025.

Quand Trump invente la « fin de guerre sans paix »

Trump revient donc à la charge contre l’Iran… pour exiger cette fois un accord de désarmement nucléaire qui conserverait de fait le pouvoir iranien en place. Étrange retournement de situation qui profiterait au régime des mollahs, mais aussi au pouvoir belliqueux de Netanyahou en conservant leur éternel ennemi, et dans une moindre mesure aux intérêts de la Russie.

Un tel accord maintiendrait surtout les Iraniens sous le joug de ce régime des mollahs. Et pendant ce temps, l’équipe de Trump finira de tordre le bras au président ukrainien pour obtenir une nouvelle « fin de guerre » à leur prétendant au prix Nobel de la paix qui ne fait pas la différence entre les deux. Ce serait encore une « fin de guerre sans paix » comme Gaza le démontre au quotidien, tandis que la colonisation par la violence de la Cisjordanie en finit même par être oubliée.

Le Monde


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