
La négociation sur un accord de « fin de guerre » en Ukraine avance au forceps, sous la pression déséquilibrée de Donald Trump qui, plus que jamais, espère arracher un compromis avant la fin de l’année lui permettant de s’auto-proclamer « le président le plus puissant de l’histoire des Etats-Unis ».
Lire aussi : Ukraine, la négo de tous les dangers
La principale difficulté dans cette négociation est la question des concessions de territoires incluant le tracé d’une ligne de démarcation. Poutine réclame l’intégralité de quatre régions ukrainiennes qu’il a annexées à la Russie mais qu’il n’est pas arrivé à conquérir, en quatre années de guerre d’une violence inouïe, tandis que l’Ukraine ne s’imagine pas offrir à son agresseur ce qu’elle a vaillamment défendu par les armes et par le sang.

Habile manœuvre pour contourner l’obstacle des « concessions territoriales »
Il semble que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, ait trouvé un biais pour contourner cet obstacle qui bloque les négociations et suscite la colère de Donald Trump : plutôt que de céder ces territoires, Zelensky a proposé – sur le conseil de ses alliés européens – de s’en retirer à condition qu’ils deviennent une « zone démilitarisée », en jaune sur la carte précédente.
Certes la présidence ukrainienne est revenue sur ces déclarations qu’elle a qualifié ensuite « d’incompréhension », mais le chancelier allemand a confirmé entre-temps qu’il s’agissait bien d’une solide avancée dans ces négociations. Le point pour le président Zelensky est probablement d’attribuer la paternité de cette proposition aux Américains plutôt que l’assumer politiquement compte tenu de sa sensibilité vis-à-vis des Ukrainiens.

Sur le modèle de la ligne de démarcation en Corée de 1953, chacun des belligérants se retirerait d’une zone qui deviendrait neutre et séparerait ainsi largement les deux parties. Une force internationale serait alors en charge de la surveiller, soit de part et d’autre comme en Corée (la ligne fait 4 km de large et constitue de fait un No man’s land), soit de l’occuper physiquement pour éviter toute tentation pour une des parties de s’en emparer et de relancer la guerre.
Si l’Ukraine accepte de se retirer, l’équilibre de l’accord voudrait que la Russie en fasse autant, ce qui est loin d’être acquis. Mais Vladimir Poutine, au-delà de ses déclarations impériales, a aussi intérêt à trouver un compromis, ne serait-ce que pour éviter que la hargne du président Trump ne se retourne contre lui parce qu’il aurait fait échouer « son » accord.
La fin de cette guerre en Ukraine est enfin envisageable
Les détails de cette concession majeure de Zelensky, – non pas sur les territoires mais sur leur occupation –, ne seront pas faciles à régler, mais c’est la première fois depuis le début de ce conflit en février 2022 qu’un accord est rendu possible, que la fin de cette guerre est enfin envisageable.
Cette « astuce » ukrainienne sur le retrait d’une zone démilitarisée est doublement intéressante. D’une part, elle évite la polémique sur la cession d’un territoire controversé qu’une large partie de la population ukrainienne est probablement prête à sacrifier (mais sans le reconnaître ouvertement). D’autre part, ce procédé renvoie à la Russie la responsabilité de sceller enfin un accord de fin de guerre, en acceptant enfin un compromis, alors que Poutine n’a fait aucune concession jusqu’à présent.
Mais une fin de guerre ne signifierait pas la paix pour autant
« Fin de guerre », comme nous l’avons souvent rappelé ici, ne signifie pas pour autant qu’un accord de paix serait trouvé. Il est difficile d’imaginer en effet que la Russie de Poutine ait sacrifié autant d’hommes (probablement de l’ordre du million) et consacré autant de moyens pour se contenter du Donbass et de la partie sud des régions de Zaporijia et de Kherson.

C’est pour cette raison que les garanties de sécurité de cet accord sont essentielles et que les Ukrainiens comme les Européens espèrent encore obtenir un engagement direct des Américains, même si la coalition des volontaires formée par la plupart des pays européens fournirait l’essentiel des forces nécessaires.
Par ailleurs, les Européens ont décidé ce 12 décembre de geler les actifs souverains russes en Europe jusqu’à la fin de la guerre en Ukraine, gageant ainsi plus de 200 milliards d’euros russes pour financer d’abord le soutien à l’Ukraine puis, si un accord était signé, pour payer une partie de sa reconstruction, estimée à plus de 500 milliards d’euros.

La menace exercée par la Russie contre les Européens perdurera sauf s’ils se mobilisent pour la dissuader
Un accord de sortie de guerre tel qu’il s’esquisse installerait une Russie plus menaçante que jamais : elle se consacrerait à son réarmement après les piètres performances de son armée qui n’a réussi en quatre années de guerre à conquérir que 12% du territoire ukrainien, en complément des 7% dont elle s’était emparée via des « milices séparatistes » (une armée russe sans casquette) depuis 2014.

De fait, tant que Poutine sera au pouvoir – et il n’a que 73 ans –, aucune paix durable n’est réellement envisageable. Cela a le mérite de renvoyer les pays européens à leur propre responsabilité : assurer leur sécurité oblige à une cruciale union politique – celle-là même que menacent les relais extrémistes de la Russie comme des Trumpistes –, une communauté politique européenne pour que ces puissances moyennes prises séparément atteignent enfin la taille d’une grande puissance militaire et disposent des moyens de se défendre ensemble.

L’objectif « profond » de Poutine est de soumettre les Européens
Cette taille serait en effet dissuasive contre tout empire menaçant, aujourd’hui la Russie de Poutine, demain les Etats-Unis d’un idéologue d’extrême-droite comme le vice-président JD Vance s’il venait à succéder à Donald Trump. Les Européens, du fait de leur réussite économique et sociale, sont devenus un objet de convoitise et même une proie.
Si un accord de sortie de guerre est désormais envisageable en Ukraine, la sécurité des pays européens passe bien évidemment par le regroupement de ceux qui s’uniront enfin pour se protéger. Se réunir pour rendre caduques les menaces que Poutine et ses potentiels successeurs exercent contre « l’occident », contre ces Européens qui constituent la véritable cible de celui qui se prend pour un tsar, et dont l’objectif « profond » est de nous dominer et de nous soumettre.

PS : pendant que toute notre attention se porte sur la guerre contre l’Ukraine, Benyamin Netanyahou poursuit consciencieusement la dévastation de Gaza (700 morts depuis le « cessez-le-feu » du 10 octobre pourtant garanti par Donald Trump), prolongeant pour ce faire l’interdiction d’accès aux journalistes et accélérant la soumission par la violence de la Cisjordanie illégalement annexée, ainsi que les bombardements au Liban et en Syrie. Des agressions ordinaires, sans « guerre »…
Pour approfondir,
L’Ukraine est prête à envisager une zone démilitarisée dans le Donbass, une concession majeure pour mettre fin à la guerre, par Claire Gatinois et Philippe Ricard
« L’offensive trumpiste pose un double défi à l’Europe, sécuritaire et idéologique. Le plus dangereux est le second », par Sylvie Kauffmann
Pourquoi l’UE a décidé de geler les actifs souverains russes en Europe jusqu’à la fin de la guerre en Ukraine, par Virginie Malingre
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Bonjour,
Merci Mr Ancel pour vos nombreux articles documentés, et vos prises de position.
Je vous lis depuis plusieurs années et partage vos billets auprès de mes amis francophones.
Étant personnellement concerné par la guerre en Ukraine, il y a dans votre présent écrit un point qui me semble discutable : « la cession d’un territoire controversé qu’une large partie de la population ukrainienne est probablement prête à sacrifier (mais sans le reconnaître ouvertement) ».
Je ne sais pas quelles sont vos sources, mais autour de moi, personne ne parle de ça, malgré le fait que tout le monde veuille la fin de cette guerre atroce.
Au-delà de ça, je remarque que les occidentaux se focalisent sur Poutine. C’est bien évidemment un criminel de guerre de la pire espèce, mais le problème de la russie est systémique et ancré dans une histoire répétitive. Le seul moyen d’avoir un jour la paix avec elle, c’est de la défaire militairement.
Ce qui serait possible si l’Europe croyait en elle et sortait de la sidération, et si les États-Unis n’avaient pas peur (de longue date) d’un effondrement de la fédération. Sans parler de Trump qui fait partie des destructeurs du droit international.
Un procès, comme à Nuremberg pour les nazis, me semble être la seule solution pour un changement de paradigme. Et la seule condition pour l’émergence d’une responsabilité collective du peuple russe, qui, dans sa grande majorité, est favorable aux objectifs de cette guerre. Il suffit de voir combien d’opposants manifestent en Europe, là où il n’y a aucun risque, pour comprendre.
Je me permets de poster un lien vers un article possiblement intéressant et complémentaire à votre billet : https://www.open-diplomacy.fr/blog/polycrise-crise-geopolitique-russie-thom
Si la russie n’est pas défaite en Ukraine, la guerre s’étendra dans le temps et dans l’espace.
Cordialement,
J.
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Merci de ces arguments
J’ai de mon côté la confirmation de plusieurs sources Ukrainiennes que le Donbass était négociable à condition que l’Ukraine soit réellement assurée d’une protection contre la Russie, ce qu’elle croyait avoir obtenue avec les accords de Minsk…
Amicalement
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l’arme qui compte le plus, à mon humble avis, est la liberté de penser et la liberté d’expression.
l’europe de l’ouest n’a rien à craindre d’un pays en proie à la dictature comme la Russie ou la Chine. Seuls les enfants libre d’esprit gagnent à la fin.
L’Europe doit avant tout protéger les générations futures de la dictature des mouvements extrêmes intérieurs.
malheureusement pour lui, l’enfant en Russie a le cerveau obnubilé par Poutine, sidéré par la peur,,,,, il nous fera peur, c’est certain mais pas pour longtemps
les dictateurs n’ont jamais gagné les guerres, ils ont gagné quelques batailles seulement
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Qu’a-t-on fait (ou pas) pour mériter cette configuration diabolique Trump, Poutine, Xi Jinping ? Tous ces va-t-en-guerre qui démolissent la planète qui n’en peut plus !
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Qu’avons nous fait pour l’éviter, en profitant jusqu’à notre ruine des prix attractifs chinois, des hydrocarbures russes et d’une dissuasion illusoire américaine (sans parler du Mercosur après le Chili et le Kenya, de notre exploitation de l’Afrique et de nos tergiversations au Moyen Orient, car vous oubliez Netanyahu dans votre configuration…) ? Et encore, ne sommes nous pas en première ligne et pas les plus économiquement exposés comme d’autres pays de l’UE avec lesquels nous n’avons concédé qu’un marché commun ouvert à tant d’autres !
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Grand merci cher Guillaume, la tête de Karaganov fait peur! amicalement, Clarisse
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Bjr M Ancel
le lien pour l’article de S Kaufmann renvoie vers l’article de V Malingre !!!!!
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Merci je vais corriger
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Merci pour cet envoi, Guillaume,
Amicalement,
Frédéric.
>
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Ce n’est pas la première concession de l’Ukraine, le président Ukrainnien s’étant même dit près à céder ça place si cela pouvait mettre fin à la guerre et garantir la sécurité de l’Ukraine…
Mais le problème reste entier, tant que la Russie exigera une capitulation totale de l’Ukraine, incluant un contrôle de son armée et de ses politques, il n’y aura pas d’indépendance de l’Ukraine et donc la guerre continura…
Cependant je suis un peu caricaturale, tout comme Donald Trump se fait ratrraper par la réalité soçiales et économique de son pays, Vladimir Poutine ne peut que constater les limites des capaçités de sont armées qui ne çésse de s’enliser en Ukraine, pendant que la Russie peine à protéger ses navires, et son térritoire, fragilisant son industries militaire et énérgétiques…
Tout n’est pas perdu, un cessez le feu et sans aucun doute ateignable! la questions est tout de même quand? Même un cessez le feu sur les infrastructure énérgétique à était reçement rejeter par moscou, alors un arrêts des combats ne semble pas iminent…
Bien sur si l’armées Russes s’éffondrai cela simplifierait grandement la situations, et façiliterai les négoçiations, mais Donald Trump est-il prêts à soutenir l’Ukraine au point de faire plier le président Russe?
Salutation, Ludovic Melin.
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Poutine ou Trump – c’est qui le meilleur ?
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je doute que Poutine cède. Par ailleurs face à l’action de Trump au large du Vénézuela, Poutine s’est empressé d’apporter son soutien à Maduro. Compte tenu de son appétit de deal, Trump ne risque t’il pas de lorgner davantage vers le pétrole vénézuelien en échange d’une liberté en Ukraine qu’il laisserait à Poutine en Ukraine ?
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La Russie continuera à avancer….Poutine n’attend que cela et ce n’est pas Trump qui pourra l’en empêcher.
Il faut lire « Les guerriers de l’hiver » d’Olivier Norek….
Merci
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Bravo Guillaume
Bien vu
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Imaginons l’allié Roosevelt menaçant en 1944 d’arrêter la défense de la France, et magouillant avec Hitler pour obliger de Gaulle à céder aux nazis l’Alsace et la Moselle en échange de la « paix ».
Et Hitler profitant du charbon, de l’acier et des terres agricoles de ces territoires concédés, profitant également du répit pour se réarmer et réorganiser ses futures agressions. Voilà le scénario qui se joue maintenant sur un autre théâtre avec d’autres acteurs.
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Même si je préférerais être optimiste, mais connaissant de l’intérieur la mentalité russe, je doute fort d’une issue favorable, à long terme, de plus ! 1. Poutine est ‘en place’… jusqu’à vitae aeternam, SA constitution lui en donne le pouvoir ! 2. Affaibli à l’intérieur, ses hommes aussi, et sa population clouée au silence forcé sous peine de goulag et autre Kamtchatka, il n’attend qu’un répit pour resurgir quand cela lui sied. Il dicte sa loi à l’Ouest, au-delà de l’Atlantique, et ce pantin, pris dans leur engrenage commun jamais n’en se démêlera, même dans l »au-delà’, c’est là presque impensable ? 3. enfin, souvenons-nous que la Première guerre mondiale et sa ‘victoire’, Traité de Versailles, coup de poignard dans le dos (Dolchstosslegende) fut, INCONTESTABLEMENT la cause de sa suite…. et de la Seconde guerre mondiale. D’une guerre à l’autre ! l’Histoire a son propre TEMPS, tel : Poutine ! le temps de Poutine est à l’inverse de celui de Trump, pressé, c’est là le ‘hic’…
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