L’élimination de Yahya Sinouar, l’arbre qui cache la forêt


Yahya Sinouar était un tueur patenté. Il a en particulier revendiqué l’organisation de l’attentat terroriste du 7 octobre contre Israël qui a fait 1,400 morts et disparus. Son élimination par Israël était légitime sauf à accepter qu’un meurtrier de son espèce puisse jouir d’une forme d’impunité.



Cependant, l’élimination de celui qui était devenu le chef du Hamas après l’exécution de son prédécesseur, Ismael Haniyeh dans une frappe sur Téhéran le 31 juillet dernier, ne doit pas être « l’arbre qui cache la forêt », le succès qui justifierait le carnage sur la bande de Gaza et le bombardement du Liban.

Lire aussi : Comme le souhaitait le Hamas, Netanyahou instaure un état de guerre permanent au Proche-Orient : qui pourra l’arrêter ?



Sinouar a été tué « par hasard » dans une opération systématique

Rappelons en premier lieu que l’élimination de Sinouar est le résultat non pas d’une frappe ciblée mais d’une opération systématique de destruction de tout ce qui peut être relié au Hamas, peu importe les dégâts.

Sinouar a été tué par la destruction au canon d’un bâtiment dans lequel des combattants avaient été repérés. La découverte de son identité est postérieure à la frappe et montre que le chef du Hamas était un fantôme, ce qui est le propre d’une organisation terroriste qui est d’abord une armée d’ombres. Celle-ci se fond dans une population civile que Netanyahou a fait le choix de ravager pour « détruire militairement le Hamas ».

Cette vidéo du journal Le Monde est un excellent récapitulatif des faits :


Yahya Sinouar se déplaçait avec au moins deux miliciens du Hamas dans un quartier de Rafah au sud de la bande de Gaza ce mercredi 16 octobre.


Notons au passage le niveau de destruction de l’environnement, à l’image de ce qui a été fait pour l’essentiel de la bande de Gaza : un ravage systématique et répété dans des frappes indiscriminées et disproportionnées, un territoire transformé en champ de ruines.


Une patrouille de Tsahal, l’armée israélienne, a repéré ce petit groupe de miliciens et l’attaque au canon de char, à très courte distance, considérant que Gaza n’est plus qu’une zone de guerre dans laquelle les « civils palestiniens » ne contraignent plus en rien un engagement militaire.

L’explosion de l’obus du char au premier étage est d’autant plus violente qu’elle a lieu dans un volume relativement réduit et partiellement fermé, provoquant une déflagration mortelle.


Sinouar est gravement blessé, il s’affale dans un fauteuil, couvert de poussière, son bras droit est très abîmé quand un drone de poche est envoyé par Tsahal pour chercher et localiser sa cible. A ce moment-là, l’armée israélienne ignore totalement qu’il s’agit du chef du Hamas qu’elle traque depuis un an par tous les moyens, quitte à bombarder massivement des tunnels ou abris dans lesquels il aurait pu passer, et tant pis si des otages s’y trouvaient.


Sinouar a entendu le drone s’approcher, mais son état ne lui permet plus de réagir. Dans un ultime réflexe, il jette un bâton de la main gauche, il n’a probablement plus la possibilité d’utiliser une arme. Cet homme qui a torturé et tué des milliers de victimes, israéliennes et palestiniennes, réalise qu’il vit ses derniers instants car il a été repéré et ne peut plus se cacher ni se déplacer assez vite pour échapper au tir qui va suivre.

L’unité israélienne va en effet tirer une deuxième fois avec le canon du char pour l’achever puisqu’elle sait où se trouve exactement ce milicien. A quoi a-t-il pensé durant ces derniers moments, aux innombrables vies qu’il a arrachées et fauchées, à la résistance qu’il a voulu incarner en sacrifiant toute humanité, au prix des pires souffrances infligées aux Palestiniens même, à sa propre vie qui va lui échapper ?


Après ce deuxième tir, une équipe de Tsahal se rend sur place, probablement précédée d’une nouvelle exploration par un drone. Sinouar est à terre au milieu des décombres, peut-être qu’il n’est pas complètement mort. Un soldat de Tsahal lui tire une balle dans la tête, il pense avoir achevé un milicien du Hamas.

Mais un soldat repère aussi que son visage n’est pas inconnu, il photographie la face ou ce qu’il en reste, le doute est assez fort pour que le corps soit récupéré et attentivement analysé : test ADN, repérage des cicatrices, examens de la dentition permettent alors d’identifier – à coup sûr – Yahya Sinouar dont il ne s’agit pas d’annoncer à tort sa disparition. Israël vient de régler un vieux compte avec ce dirigeant particulièrement cruel dont la politique reposait sur la seule violence.


Le jeudi 17 octobre, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, peut enfin annoncer que Yahya Sinouar, le chef du Hamas, a été tué : celui qui a provoqué la pire attaque terroriste contre l’Etat hébreu et déclenché la pire opération jamais menée par Tsahal contre des Palestiniens.

Trophée ou tournant dans les guerres menées par Netanyahou ?

L’élimination de Sinouar – après celle de son prédécesseur Ismael Haniyeh le 31 juillet dernier – fait naître une fois encore l’espoir que cette guerre de dévastation, qui ne respecte aucune règle et qui ravage sans rien régler, puisse enfin cesser. Le puissant allié américain l’exprime clairement bien qu’il soit lui-même déchiré par ses propres contradictions en se demandant comment stopper une guerre qu’il alimente pourtant en munitions, en renseignements et qu’il finance…


Depuis le 1° octobre et la frappe iranienne de missiles contre Israël, les Etats-Unis essayent de retenir la riposte de Netanyahou, mais le pouvoir américain est prisonnier de l’élection présidentielle où Donald Trump incarne paradoxalement celui qui fera cesser les guerres (au Proche-Orient comme en Ukraine).

Lire aussi : Netanyahou menace le Liban de destructions « comme à Gaza »

Nul doute que Sinouar sera remplacé et qu’il n’est pas le « Hitler » dont la mort signifiait la fin du Reich nazi. Les déclarations du gouvernement israélien consistant à faire croire que l’élimination de ce chef du Hamas pourrait régler en particulier le problème des otages relève de la pure propagande, car ce qui reste du Hamas se suiciderait en libérant ce qui reste des otages sans trouver d’abord un accord de cessez-le-feu.

Un accord de cessez-le-feu que refuse Netanyahou depuis décembre 2023 et qu’il a même condamné en lançant mi-septembre son opération contre le Liban pour s’attaquer au Hezbollah, alors qu’il avait l’occasion de stopper ces guerres et de récupérer les otages encore en vie, de stopper aussi l’escalade régionale dont menace cette multiplication des conflits.

Le plus difficile dans une guerre est finalement d’en sortir, et Benyamin Netanyahou n’en a montré jusqu’ici ni le courage ni l’envie.




Pour approfondir,

« Dans le nord de Gaza, les habitants du camp de Jabaliya pris dans un piège mortel » par Jean-Philippe Rémy (Le Monde)


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14 commentaires sur “L’élimination de Yahya Sinouar, l’arbre qui cache la forêt

  1. Sans bien sûr prendre parti pour ce monstre, depuis quand et où (à part par les SS ou à la suite de l’exécution d’un jugement, même expéditif) est-il d’usage d’abattre d’une balle dans la tête un inconnu, même blessé gravement, surtout si cela va à l’encontre de son identification ?

    Comme l’on disait il y a si longtemps ici: « Tuez les tous, Dieu reconnaitra les siens »: Les règles de la guerre sont donc inconnues dans ce pays dit démocratique ?

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  2. Votre conclusion est très gentille. J’aurais plutôt écrit que Netanyahou a la volonté de ne pas sortir de cette guerre mais de la poursuivre. Mais je souhaite votre avis sur un autre point.

    On répète en boucle que la solution est deux Etats séparés. Les gouvernements israéliens (pas seulement celui-ci qui le dit seulement plus brutalement ) sont contre. Ils ont la volonté et la force de le refuser. Personne n’a la volonté ni même l’intention de l’imposer .Quelle serait la viabilité d’une nation palestinienne morcelée, enclavée dans un pays fondamenttalement hostile, qui en contrôlerait les entrées, les sorties, l’économie, les finances, qui aurait le droit d’y faire des incursions militaires selon son bon vouloir et que sais-je encore. Personne n’envisage des modifications de frontières permettent de créer une Nation géographiquement homogène et viable, avec un accès maritime direct. (Ce que n’avaient même pas les gazaouis).

    cette solution des deux etats n’est-elle pas un leurre pour nous donner bonne conscience ?

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  3. La mort de Sinouar ne changera rien. Les Palestiiens continueront de subir leur destruction. D’autres responsables prendront la relève et de nouvelles générations seront en résistance.

    Netanyahou et ses collaborateurs ont ouvert une nouvelle porte de confrontation au Liban. Après ce sera encore une autre porte en Syrie et/ou en Irak et/ou en Iran etc..il y aura toujours une justification pour continuer la guerre.

    D’Etat palestinien, il n’en ai en réalité pas question pour Israël. Ceci est un leure diplomatique.

    Les Etats du golf s’accommoderont de la situation. Ils auront des contacts officiels ou officieux avec Israël. Les autres États joueront de l’immobilisme de l’onu pour leur propre agenda comme la Russie

    Les populations voisines ( Iran, Irak, Liban, Syrie, Yémen..) seront toujours solidaire des palestiens car tout les États voisins ont subi des destructions. A long terme, cela va fédérer les mentalités ce qui produira encore plus d’instabilité.

    les Usa continueront solidarité et financement, l’Europe sera dans une tendance constamment molle, les Brics et le sud avanceront lentement comme alternative. Et l’avenir s’annonce sombre dans ce conflit et va devenir de plus en plus violent car il n’y aucune perspective politique.

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  4. Bonjour Guillaume,

    J’avoue avoir un peu de difficultés à te suivre sur ce conflit Israëlo/Palestinien.

    Pour ce qu’il m’en apparaît, deux jusqu’au-boutisme se confrontent dont l’objectif avoué est d’éliminer l’adversaire par tous les moyens :

    • D’une part, Netanyahou et son gouvernement d’extrémistes colonisateurs qui cherchent à étendre de manière brutale et totalement illégale l’imperium d’Israël sur la Cisjordanie.
    • D’autre part, le Hamas – qui exploite le sous-sol de Gaza comme des taupinières, la population palestinienne servant de bouclier – et le Hezbollah – qui exploitant la faiblesse des institutions libanaises, a construit dans le Sud-Liban, au sud du Litani, son propre réseau souterrain de caches d’armes d’où il harcèle Israël.

    Le massacre du 7 octobre sur l’instigation probable de Sinouar, les défaillances qui ont permis à ce massacre de se réaliser, ne pouvaient qu’entraîner une réaction violente d’Israël. Peut-être s’agissait-il d’ailleurs, de la part de Sinouar, d’une provocation délibérée pour entraîner Israël dans une guerre ouverte.

    L’Iran qui a juré la perte d’Israël mais n’a pas les moyens – pour le moment – d’entrer directement en guerre avec lui utilise Hamas et Hezbollah dans un jeu de provocations constantes.

    Israël est dépendant pour sa défense des renseignements et de l’aide militaire des USA.

    L’éviction du Hamas de la bande de Gaza – et le retrait du Hezbollah en deçà du Litani – sont des objectifs légitimes pour Israël.

    L’arrêt de l’occupation par les colons israéliens des territoires illégalement occupés en Cisjordanie, la liberté sur leurs terres des populations palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza sont des objectifs tout aussi légitimes pour leurs représentants. On pourrait ajouter l’arrêt de l’occupation totale de Jérusalem érigée en capitale avec la bénédiction de Trump.

    Mais qui est à même aujourd’hui de représenter le peuple palestinien ? C’est toute la question. En fait, les pays arabes et du Golfe s’en moquent et le font savoir. Cette vacance laisse le terrain libre aux milices factieuses qui ont juré la perte d’Israël.

    Les premières victimes de cette guerre existentielle, en l’absence de représentation reconnue par les Palestiniens et les pays tiers sont les populations civiles prises en otages, Palestiniens à titre principal, Libanais, à titre si l’on ose dire, accessoire.

    En effet, à défaut de négociations envisageables avec ceux-là mêmes qui ont juré sa perte et sans alternative possible le mode d’action d’Israël pour évincer le Hamas et obtenir le retrait du Hezbollah est contraint par la nature de leur implantation en sous-sol: tunnels étagés sur plusieurs niveaux jusqu’à 120 m de profondeur. Par conséquent, Israël écrase Gaza sous une pluie de feu, comme le font les Russes en Ukraine.

    C’est un désastre; c’est extrêmement cruel, mais comment faire autrement face à un ennemi qui se cache et entrepose ses armes dans des taupinières, sous les civils ? C’est là que j’ai du mal à te suivre.

    C’est une évidence qu’on n’en sortira que par des négociations. Mais avec qui, face à Israël ?

    Je te suis très reconnaissante, Guillaume, pour ton considérable travail qui constitue un apport inappréciable à la réflexion collective. Je t’en remercie vivement.

    Anne-Marie

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  5. Les sionistes juifs et chrétiens n’ont pas encore compris qu’aussi longtemps qu’ils violeront jour après jour les droits des Palestiniens (négation de leurs droits, négation de l’existence d’un peuple palestinien, humiliations, détentions arbitraires, assassinats des résistants, etc.) , et cela fait plus de 75 ans que cela dure, les Palestiniens chercheront toujours à les tuer, et ceci est parfaitement légitime et compréhensible.

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      1. Même s’ils ignorent qu’une partie des juifs dans le monde ne sont pas sionistes, les résistants palestiniens ne cherchent pas à tuer des juifs sionistes parce qu’ils sont juifs, mais parce qu’ils sont sionistes; en d’autres termes, parce que les juifs sionistes les violent (identitairement, politiquement, etc.) jour après jour depuis plus de 75 ans.

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  6. Bonjour Guillaume Ancel, Voici ma réponse au commentaire de Loless:

    ‘Les objectifs précis sont:

    *de mettre fin aux attaques terroristes du hamas et du hezbollah, proxy des ayatollahs qui ont juré de détruire Israël ( = génocide)

    *de permettre à près d’une centaine de milliers d’Israéliens de réintégrer le Nord sans risquer un nouveau 7 octobre

    *de faire appliquer définitivement une résolution de l’ONU obligeant le Liban à démilitariser une bande de 15 km à la frontière libano-israélienne

    *de laisser penser à ‘Bibi’ qu’il évitera la case prison ‘

    Bien à vous Guillaume .

    Roland MARTIN

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  7. Je te felicite pour la justesse de ton analyse : ce
    sinouar avait beaucoup appris des methodes SS…ce que nous craingnons
    tous, cest que Netanyahou nest pas -feu – le general Rabin ,
    …toutes mes amitties ,Patrick.-

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  8. Merci Mr Ancel pour vos explications claires et précises lors de votre intervention TV vendredi.

    Dans le chaos de cet appartement dévasté, il était bien difficile de pouvoir reconnaître un être encore vivant.

    L’élimination de ce sinistre individu ne règlera certainement pas la guerre fratricide que mène Israël contre le Hamas et autres formations terroristes .

    Le cessez-le-feu est comme une vague qui se rapproche, puis repart avec la marée. On en parle, on l’espère, on s’en approche et à nouveau plus rien.

    Tristesse.

    S Cazeneuve

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  9. « Son élimination par Israël était légitime sauf à accepter qu’un meurtrier de son espèce puisse jouir d’une forme d’impunité. »

    Comment doit-on qualifier les femmes et les hommes de ‘l’armée’ israélienne? et ceux qui leurs ordonnent de faire feu sur des civils?

    Nous allons donc accepter que les meurtriers de leurs espèces et leurs commanditaires soient impunis? ou devrions-nous légitimement les ‘éliminer’?

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    1. L’opération sioniste dans la bande de Gaza est un crime contre l’humanité, puisqu’en détruisant toute la bande de Gaza les criminels au pouvoir en Israël cherchent à pousser les Gazaouis à partir en exil (nettoyage ethnique), et cette opération est également génocidaire, puisqu’elle vise à l’extermination d’un groupe populationnel (les 40’000 membres du Hamas).

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  10. Bonjour Mr Ancel,

    merci pour cet écrit éclairé.

    Ce qui me consterne, dans la diffusion de cette video de la mort de Sinouar, c’est que Tsahal pense montrer au monde et surtout au Hamas, que leur chef est mort, pensant ainsi en finir avec le Hamas et recuperer (enfin) les otages.

    A mon humble avis, cela montre surtout que Tsahal ne connait pas son ennemi et cela explique pourquoi Israel mène ce conflit n’importe comment, sans objectifs précis, hormis ceux de détruire aveuglement.

    La mort de Sinouar ne va pas mettre fin au Hamas, mais plutot, puisqu’il faut le souligner, qu’il est mort en combattant, comme l’indique son lancer de baton vers le drone, et susciter des vocations ou les renforcer en montrant l’image du guerrier qui se bat jusqu’au bout. Et cette image heroique va effacer les crimes épouvantables qu’a commit Sinouar pour renforcer l’idéologie dont il etait porteur.

    Et je pense que la mort de Sinouar ne fait que retarder, s’il etait besoin, la libération des otages.

    Au vu des dernieres actions d’Israel à Gaza, au Liban, ou contre l’Iran, il me semble qu’Israel est en train d’inventer la guerre perpétuelle, celle qui ne finira jamais.

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