Ukraine, le temps joue désormais contre Poutine et son armée

Un tournant dans la guerre russe contre l’Ukraine

Plusieurs événements se conjuguent et modifient considérablement le devenir de cette guerre, ils forment un tournant, un véritable changement de trajectoire.
Jusqu’à fin avril, les Ukrainiens avaient freiné l’avancée russe, au point d’obliger les soldats de Poutine à se concentrer sur le seul Donbass (l’Est du pays à la frontière de la Russie). Ces derniers, avec une tactique particulièrement destructrice, écrasent sous les bombes les territoires qu’ils veulent conquérir avant d’avancer péniblement, comme ils l’ont fait à Marioupol. Une ville indéfendable parce que dans la zone occupée par les Russes, et pourtant toujours en résistance contre l’invasion russe… l’armée de Poutine s’enlise irrémédiablement.

Joe Biden, le président américain, qui a un peu d’expérience du haut de ses 80 ans, réalise fin avril que les Américains sont très majoritairement favorables à la résistance ukrainienne face à l’invasion russe. Il peut dès lors changer d’échelle dans le soutien apporté aux soldats de l’Ukraine : puisque ceux-ci ont réussi à freiner l’avancée russe malgré leur infériorité numérique et matérielle, ils pourraient – en étant mieux équipés – faire reculer cette armée russe qui était jusqu’ici redoutée. Et le risque d’embrasement mondial resterait limité, tant que ce sont les soldats ukrainiens qui se chargent de combattre.

Après la fourniture de matériel défensif, essentiellement des missiles anti-chars, anti-aériens et des renseignements vitaux dans ces combats marqués par l’incertitude, les Américains livrent désormais des armements lourds. Il fournissent directement des pièces d’artillerie et leurs munitions ce qui représente un train logistique considérable (en centaines de tonnes par jour). Ils financent aussi l’approvisionnement par des pays tiers en armements de type soviétique qui ont longtemps équipé l’armée ukrainienne, par la Pologne par exemple qui en avait gardé un stock, tout comme la Roumanie ou la Slovaquie.

« America is back », pas avec Trump, mais contre Poutine

Ce revirement des Américains s’inscrit dans une stratégie de « réduction » de la menace que représente désormais la Russie dirigée par un despote sur-armé et définitivement dénué de scrupules. Ce changement, ou plutôt ce passage à une autre dimension du conflit, est lié aussi à une dimension culturelle propre à la société américaine.
Le souvenir cuisant et profond de l’échec américain au Vietnam ressurgit ici : quand une puissance mondiale qui se croyait même « première » avait été mise en échec au début des années 70 par un peuple mobilisé pour la combattre, lorsque sa supériorité militaire s’était effondrée face à la détermination des Vietnamiens (du Nord)… activement soutenus par l’URSS.

Cet événement lié à l’Ukraine est historique pour les Américains, en leur offrant enfin l’occasion de défendre un pays dans un conflit dont l’agresseur est clairement identifié, et pour des raisons qui dépassent des considérations idéologiques et politiques. Les Etats-Unis peuvent ainsi aider un peuple agressé par son voisin, et résistant avec un courage qui fait rêver d’autant plus les Américains qu’ils n’ont jamais eu à résister sur leur sol depuis leur indépendance, deux siècles et demi plus tôt.
Le dossier consacré par Time à l’Ukraine est emblématique d’une nation américaine qui peut enfin se mobiliser pour une cause qui lui tient à cœur… en limitant de plus le risque au continent européen.

Cet engagement est une occasion unique d’effacer la blessure de la guerre du Vietnam, qui fut un traumatisme pour la société américaine, bien plus que d’avoir abandonné l’Afghanistan ou déstabilisé l’Irak. Et l’engagement américain dans ce conflit russo-ukrainien est crucial du fait de sa puissance potentielle et de son leadership sur l’OTAN, une alliance qui ne peut se mobiliser sans une réelle détermination des Etats-Unis.

Les américains avec leurs alliés peuvent désormais fournir les moyens aux Ukrainiens non plus de freiner l’invasion russe, mais de faire reculer les armées de Poutine. Un retournement complet de situation. Les renseignements très précis que fournissaient ainsi les Etats-Unis se verront complétés par la possibilité non plus seulement de contrer, mais bien de contre-attaquer. Les canons lourds et les véhicules blindés vont bien plus loin que la fourniture de missiles anti-chars ou anti-aériens, ils permettent de forcer l’adversaire, – « l’ennemi » disent les militaires –, à reculer.

Une mobilisation de l’Europe occidentale et au-delà

Certes les Etats-Unis sont déterminants dans ce conflit, mais la mobilisation des Européens n’en reste pas moins remarquable. Après des décennies de déni sur les questions de sécurité, les Européens réalisent avec ce conflit en Ukraine que la guerre n’est pas un virus dont on peut se vacciner, mais une menace réelle sur toutes nos sociétés, même les plus pacifiques ou réputées telles.

La fourniture de canons CAESAR par la France ou de blindés GEPARD par les Allemands s’inscrivent dans cette stratégie, ce sont des armes lourdes de combat militaire, pas des outils de défense proprement dits. Ils seraient d’ailleurs très insuffisants s’ils étaient pris séparément, c’est bien l’ensemble de ces armes qui permet(tra) aux Ukrainiens de contre-attaquer.

Les Américains ont d’ailleurs fédéré plus de 40 nations, dix de plus que l’OTAN, pour mener ce combat déterminant contre le coup de force et la violence destructrice de Poutine. L’enjeu de cette mobilisation internationale est crucial pour la suite, ce fut le succès de la coalition dans la première guerre d’Irak et son délitement signa l’échec de la suivante.

Une stratégie de mise en échec « stratégique » de Poutine

Cela pose aussi la question de l’objectif d’une telle stratégie : neutraliser Poutine en l’obligeant à reculer, un échec qui serait fatal à ce dernier dont le pouvoir réside d’abord sur la peur qu’il inspire, la terreur qu’il cherche à susciter. Lorsqu’il fait montrer par ses médias des images de l’Europe vulcanisée en quelques minutes par ses missiles nucléaires, il envoie en réalité un message de faiblesse, j’y reviendrai.

Face à l’arrivée d’armes lourdes, les forces militaires de Poutine voudront réagir, mais elles sont déjà épuisées par plus de deux mois de combats où elles se sont fait laminer par le courage des Ukrainiens. Car au-delà de tous les équipements guerriers dont ils disposent, cette guerre est d’abord une affaire de volonté collective. Au lieu de fuir devant l’envahisseur russe, qui apparaissait pourtant monstrueusement puissant, les Ukrainiens se sont battus et ils se battent sans faiblir, dans une mobilisation époustouflante, comme si la pression exercée contre eux les renforçait plus que jamais.

Désormais, chaque jour supplémentaire de conflit emmène Poutine plus loin sur le chemin d’un échec annoncé. Il voulait en finir en quelques jours en décapitant le gouvernement ukrainien, ou en quelques semaines en s’emparant de Kiev, mais il n’y est tout simplement pas arrivé.
Son recentrage sur le seul Donbass, l’Est de l’Ukraine, devait lui assurer une victoire rapide à défaut d’une « victoire totale ». Or, même sur cet objectif réduit, son armée est à la peine et n’avance guère malgré les dévastations qu’elle inflige sur les territoires qu’elle prétend « libérer ».

Avec l’arrivée « d’armes lourdes » du côté ukrainien, l’épuisement de ses propres forces et un moral limité qui s’érode encore avec le temps, Poutine va à l’échec… sauf s’il pouvait stopper rapidement ce conflit qu’il a lui-même déclenché, en s’appuyant sur quelques résultats qu’il déclarerait suffisants.

Lire aussi : Ukraine, des mois de guerre que nous pourrons bientôt oublier ?

Un arrêt sur les zones « conquises » déclencherait un immense espoir de voir cette guerre s’arrêter, ainsi que le désespoir des Ukrainiens de ne pas pouvoir reconquérir leur territoire. Le problème serait loin d’être réglé dans la mesure où ce n’est plus la guerre en Ukraine qui pose question, mais bien la menace que représentent désormais Poutine et son régime pour toutes nos sociétés.

Poutine pourrait aussi « escalader » le conflit ?

La guerre en Ukraine ne s’est pas transformée en conflit mondial (ou plutôt européen, car les autres continents ne seraient concernés qu’indirectement à l’exception des ÉtatsUnis) parce que les membres de l’OTAN se sont interdits de rentrer en confrontation directe avec l’armée russe.

Cependant, comme un animal blessé, Poutine pourrait-il être tenté de recourir au pire, en employant les derniers moyens dont il ne s’est pas encore servi ?
Il pourrait mobiliser des troupes supplémentaires au nom d’un « combat contre l’Occident » et tenter d’épuiser la résistance ukrainienne. Mais ce sont ses unités réputées les meilleures qui se sont fait décimer, alors peut-il réellement espérer mieux d’unités moins aguerries et moins bien équipées ?

Poutine pourrait donner l’ordre d’utiliser des armes chimiques, comme il l’a fait en Syrie, mais la résistance à el-Assad a découvert à ce moment-là qu’elle ne serait pas protégée par les puissances occidentales et en particulier par les Etats-Unis. En Ukraine, l’utilisation de telles armes mènerait très probablement à une escalade du côté occidental aussi, mettant la Russie d’autant plus en insécurité que son armée a fait la démonstration de sa faiblesse plus que de sa puissance.

Le maître du Kremlin pourrait utiliser une frappe classique, avec des missiles, au-delà des frontières de l’Ukraine pour empêcher les livraisons d’armes, mais le risque augmenterait d’abord pour lui. En s’attaquant à un des pays voisins, la Pologne ou l’Allemagne, où transite l’aide occidentale aux Ukrainiens, Poutine se confronterait aussitôt à l’OTAN qui, jusqu’ici, a refusé tout engagement direct, mais qui n’aurait pas d’autre choix que de se mobiliser contre la Russie. C’est alors 20 fois l’Ukraine qui rentrerait en confrontation contre la seule Russie.

Poutine dispose enfin d’armes nucléaires, qu’il aime étaler sur ses médias, mais l’OTAN dispose de quoi raser la Russie en retour, un suicide collectif dans lequel il nous précipiterait avec lui ? Gageons qu’il n’est pas encore assez fou pour finir dans cette impasse infernale, cette « destruction mutuelle assurée ».

Poutine n’est plus assez puissant pour imposer sa volonté par sa seule armée qui s’est enlisée en Ukraine, et qu’un flux d’aide menace désormais de renverser.

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