Pouvions-nous stopper les massacres de Srebrenica ? La Voix d’Aïda

Dans un article précédent, j’essayais de revenir sur le drame de Srebrenica en Bosnie, lorsque cette enclave « protégée » par l’ONU fut abandonnée en juillet 1995 aux milices serbes. Je me permettais de recommander La Voix d’Aïdace remarquable film bosniaque qui retrace cette affaire à travers le combat d’une femme. 

Lire : Pourquoi faut-il voir La Voix d’Aïda, sur l’abandon de Srebrenica et la faillite des casques bleus en Bosnie ?

Après la question, non résolue à ce jour, des raisons de cet abandon, il fallait éclairer un autre aspect de cet événement : pouvions-nous intervenir pour empêcher ou stopper les massacres ?

J’ai déjà raconté que des frappes aériennes étaient prévues pour ce faire, mais qu’elles n’avaient jamais été sérieusement envisagées puisque la France en particulier, ou plutôt l’Elysée de François Mitterrand, interdisait toute action contre ceux qu’elle considérait comme ses alliés, les Serbes. 


Est-ce que des frappes aériennes pouvaient suffire face à la détermination des Serbes ? 

A n’en pas douter. C’est la suite qui démontra cette réalité, quand l’OTAN reçut l’ordre de stopper le siège de Sarajevo. 48 heures de bombardements mirent fin à quatre années de siège et mes camarades de la force de réaction rapide, envoyée à dessein, furent surpris – presque déçus – du manque de combativité des forces serbes qui se révélaient être de pitoyables milices, aussi mal formées que commandées. 

Ces dernières furent incapables de faire face à une armée puissante et coordonnée, plus encore à son armada aérienne contre laquelle elles étaient incapables de se protéger. 

48 heures de frappes aériennes, combinées à des tirs d’artillerie, balayèrent toute velléité de combattre. Il est vrai que ces milices se battaient peu, trop occupées à faire régner la terreur…

Image du film La Voix d’Aïda ©️Condor Distribution 

Pour rentrer dans Srebrenica, les milices serbes avaient besoin de regrouper des forces et d’utiliser des blindés, chars et transports de troupes, qui constituaient des cibles de choix pour des frappes aériennes. 

Les milices serbes, pour prendre Srebrenica comme pour conduire leurs massacres, n’auraient pas supporté des bombardements aériens. Ils auraient pris sinon le risque de se retrouver affaiblis sur un territoire qui leur était hostile. Ils auraient dû plier bagage rapidement, même si une ville constitue un environnement complexe pour des frappes d’avions de chasse. 

Mais dans ce contexte où les Serbes devaient disposer d’un rapport de force incontestable pour agir sur Srebrenica, des frappes aériennes auraient réduit à néant leur capacité à mener ces actions de destruction. 

En comparaison des massacres qu’ils menèrent, – près de 10,000 hommes exécutés –, je regretterai éternellement de ne pas être intervenu avec mon équipe de guidage pour stopper ce que le Tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPIY) allait qualifier par la suite de génocide. 

Donc, OUI nous avions les moyens d’intervenir, et les faux débats autour du manque de capacité de la FORPRONU furent surtout des faux-semblants, ou plutôt les faux-fuyants pour justifier de l’abandon de Srebrenica.

Une opération secrète pour éliminer le général Mladic, futur bourreau de Srebrenica

Mais ce que beaucoup ignorent, c’est que l’Etat français avait finalement essayé d’agir. Le président Jacques Chirac, nouvellement élu, voulait en finir avec les exactions des forces serbes et il décida, dans le plus grand secret, de les décapiter, moins de deux semaines avant leur attaque contre Srebrenica.

[Extrait de Vent glacial sur Sarajevo, Belles Lettres, 2017 ]

« Mercredi 28 juin 1995, aéroport de Sarajevo

J’aurais aimé déposer un baiser sur cette bombe.

À 18 heures, le centre des opérations aériennes nous met sur le pied de guerre pour mener une frappe aérienne. Compte tenu du lourd passif de ces derniers mois, nous sommes habités par un profond scepticisme, mais professionnalisme oblige, nous nous mettons en position de combat. Rompus à la manœuvre, il nous faut moins de vingt minutes pour être prêts à guider. Je n’ai même plus besoin de checker les nombreux équipements à emporter.

À l’arrière du VAB, sur la petite table de travail qui nous sert de bureau, Bob a étalé le targeting de notre zone et quelques photos aériennes pour faciliter le guidage des pilotes.

19 h 30, le centre des opérations nous prévient sur la radio cryptée que la frappe sera « spéciale », nous disposerons de deux Mirage 2000D avec deux bombes guidées laser de 500 kg qui peuvent démolir en une seule frappe un bâtiment complet, même bunkerisé.

20 h 30, le jour décline. En réalité nous n’en voyons pas grand-chose dans l’habitacle blindé du VAB, nous avons simplement l’impression que la lumière blafarde de l’intérieur se fait plus éclairante. Le centre des opérations nous demande de préparer une frappe sur la caserne serbe de Lukavica, l’OLFA doit nous contacter sur une autre radio cryptée pour nous donner les détails de l’objectif.

Orik et Bob font le tri, nous avons sept cibles potentielles sur Lukavica, à moins qu’il ne s’agisse d’une nouvelle. Nous connaissons bien la zone et les experts du renseignement nous ont précisé depuis longtemps l’utilisation de chacun des bâtiments de la caserne. Nous attendons.

21 heures, le lieutenant-colonel Bretib nous appelle directement pour expliquer l’opération. Il nous annonce que le président de la République a demandé qu’une cible hautement symbolique soit frappée, ce sera un général serbe de très haut rang qui doit se rendre ce soir dans la maison du colonel Goran sur la base serbe de Lukavica. Nous avons ordre de détruire la maison dès qu’il l’occupera, avec une frappe aérienne de nuit, unique et suffisamment puissante pour ne rien laisser de la cible.

Je me réjouis de cet ordre, comme mes camarades. Compte tenu du contexte, il est fort probable que le général visé soit Mladic et cela me convient parfaitement. La maison est précisément localisée, nous ferons un guidage visuel en imagerie thermique doublé d’un guidage laser direct par Gourmaud. Ce n’est pas ratable et nous avons une bombe en spare si la première n’atteignait pas sa cible.

21 h 45, les Mirage 2000D sont au-dessus de nos têtes, invisibles dans la nuit noire. Je les briefe sur la cible qu’ils trouvent sans difficulté. Gourmaud la confirme avec le faisceau du désignateur laser. Le système de guidage de la bombe d’une demi-tonne est maintenant verrouillé sur la maison, les pilotes n’attendent plus que mon feu vert, le clear hot, pour la larguer. Nous sommes prêts à détruire la tête du dispositif militaire serbe de Bosnie avec une seule frappe aérienne.

Un des pilotes signale qu’un convoi de voitures arrive et se gare devant la maison. De nombreux passagers en descendent. Ils commencent à rentrer dans la villa. Nous sommes prêts. Je veux m’assurer que la cible soit rentrée aussi et je lui laisse le temps d’une éventuelle cigarette.

Dans son imagerie thermique le pilote annonce qu’il distingue aussi des « petites tailles qui courent autour des voitures ». Ces chefs de guerre sont venus entourés de leur famille…

Stand-by.

22 h 20. L’opération est annulée. Je rappelle Bretib qui confirme qu’une discussion s’est tenue au plus haut niveau politique et qu’il a été décidé de ne pas risquer de victimes collatérales en nombre. Les décideurs politiques ont préféré renoncer, sans doute sur les conseils des militaires.

J’obéis, la mort dans l’âme, non pas que je sois cruel au point de justifier des victimes collatérales, mais six mois d’humiliations et dix-huit sacs mortuaires m’ont rendu un peu agressif.

Mes camarades me regardent sans dire un mot, nous n’avons pas besoin d’en parler, ils replient leurs affaires. Nous sommes des soldats professionnels.

Cependant j’aurais embrassé cette bombe, si j’avais pu la guider. »


Vent glacial sur Sarajevo, témoignage, collection Mémoires de guerre, Les Belles Lettres, mai 2017


Il s’agissait bien sûr du général Mladic, comme me le confirma plus tard un conseiller du président. Nous, sur le terrain, nous ignorions que ce boucher allait conduire, dans les jours suivants, les massacres de Srebrenica. 

Une frappe inhumaine qui aurait tout changé ?

Si la frappe aérienne avait eu lieu, si Mladic avait été volatilisé durant cette nuit, tout cela aurait-il été évité ? Sans doute… 

Les miliciens serbes auraient été profondément désorientés et un éventuel successeur un peu refroidi à l’idée d’être vulcanisé de nuit sans même un préavis. 

Le président Chirac avait-il eu l’intuition qu’il fallait stopper définitivement ce bourreau ? Ou savait-il que Mladic avait négocié un blanc-seing pour récupérer Srebrenica, « quoi qu’il en coûte », et il avait voulu l’en empêcher ?

La décision de frapper venait de lui et l’ordre d’abandonner aussi. Ses conseillers l’avaient dissuadé de prendre le risque d’un scandale médiatique : le président de la République fraîchement élu aurait dû assumer d’avoir déclenché un bombardement qui aurait tué plusieurs enfants, « victimes collatérales » d’une action unilatérale de la France, sans pouvoir vraiment la justifier autrement que par une accumulation de ressentiments.

Cette guerre qui durait depuis quatre années aurait connue une issue complètement différente, mais qui oserait dire laquelle ?

De mon côté, bien modeste en comparaison, je me souviens parfaitement avoir omis de mentionner ces enfants qui accompagnaient le cortège de Mladic, et que nous avions évidemment repérés dans nos jumelles nocturnes.
J’avais oublié de remonter cette « information de contexte » parce que je voulais ce bombardement, que j’estimais crucial voire déterminant.

Imprégné par cette atmosphère de violence, marqué par cette mission de six mois d’inhumanité et d’inefficacité, cette opération d’impuissance, j’étais prêt à sacrifier ces enfants. La guerre m’avait conduit aux portes de l’enfer…

Quant à Srebrenica, il est clair désormais que ce n’est pas « par manque de moyens » que nous l’avons abandonnée, ou sacrifiée.

Lire aussi : Un casque bleu chez les khmers rouges, récit d’une initiation 

4 commentaires sur “Pouvions-nous stopper les massacres de Srebrenica ? La Voix d’Aïda

  1. Merci de rappeler l importance de la paix.

    Sur cet épisode contre Mladic, avez-vous identifié qui étaient les conseillers de Chirac ce soir là ? Ce serait intéressant de savoir comment la décision d annulation a été prise. Et savez-vous ce que sont devenus les enfants de mladic? Ils ont échappé à la mort ce soir là mais sont-ils devenus des porteurs de haine ou des messagers de paix ? Robert Simon Paris

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    1. Ce sont des questions intéressantes auxquelles j’ai peu de réponse.
      Ma source n’a pas souhaité témoigner, il est probable que cette nuit-là, le président Jacques Chirac était accompagné au moins de son chef d’état-major particulier, Christian Quesnot, qui avait joué un rôle particulièrement critiqué sur le Rwanda avec le président Mitterrand.
      Il est possible que celui-ci se soit aussi investi pour « défendre nos alliés serbes », et dissuader le nouveau président de frapper, mais je ne peux l’affirmer.
      Quant aux enfants de Mladic, je ne sais pas si c’étaient eux qui l’accompagnaient ce soir là, ni ce qu’ils sont devenus.
      Le général Mladic a été condamné à la prison à perpétuité pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

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